Aslim Taslam

 

- N°23 Novembre 2002 -- N°78 Juillet-Août 2009 -

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Ramadan

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Les sagesses du jeûne

 

Cette étude est tirée d’une introduction du livre « Fiqh as Siyam », qui figure parmi une suite de livres de la collection « Tayssir el Fiqh » de Youssef El Qaradawi.

 

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Le sens juridique du jeûne prescrit en islam n’est autre qu’une « abstention et une privation de tout ce qui était autorisé -en temps normal- de nourriture, boisson et relation sexuelle, avec l’intention sincère de se rapprocher de Dieu le Très Haut ». C’est un arrêt spontané de tous ces besoins de l’aube jusqu’au coucher du soleil. La preuve par laquelle s’appuie les savants pour justifier cette définition est le verset suivant :

 

« On vous a permis, la nuit d’as-Siyam, d’avoir des rapports avec vos femmes ; elles sont un vêtement pour vous et vous un vêtement pour elles. Allah sait que vous aviez clandestinement des rapports avec vos femmes. Il vous a pardonné et vous a graciés. Cohabitez donc avec elles, maintenant, et cherchez ce qu’Allah a prescrit en votre faveur ; mangez et buvez jusqu’à ce que se distingue, pour vous, le fil blanc de l’aube du fil noir de la nuit. Puis accomplissez le jeûne jusqu’à la nuit. Mais ne cohabitez pas avec elles pendant que vous êtes en retraite rituelle dans les mosquées. Voilà les lois d’Allah : ne vous en approchez donc pas (pour les transgresser).C’est ainsi qu’Allah expose aux hommes Ses enseignements, afin qu’ils deviennent pieux. »
Sourate 2, Al baqarah (La vache), verset 187

Les rapports sexuels entre époux, ou s’alimenter toute la nuit sont notamment cités dans ce verset, tout ceci avec la mention du temps à respecter. Ceci est aussi appuyé par une tradition prophétique dans laquelle le Prophète saws rapporte ce que Dieu lui a transmis :

« Toute action que le fils d’Adam fait est pour lui, sauf le jeûne, il est à Moi et c’est Moi qui assure sa récompense, [car] il abandonne sa nourriture et son penchant sexuel [sha’watu’u] pour Moi seul » [1]

Apparemment, le sens du jeûne n’était pas méconnu des arabes pendant la période antéislamique. Des traditions sûres décrivent qu’ils jeûnaient le jour de ‘Achoura du fait de l’importance qu’on lui accordait. C’est pourquoi lorsque le Prophète saws conseilla de jeûner le jour de ‘Achoura, puis lorsqu’il leur ordonna de jeûner le mois de ramadan, ils ne tardèrent pas à s’accomplir, ce qui montre qu’ils savaient de quoi il s’agissait. Et la question du bédouin au Prophète saws sur sens de l’islam n’engendra pas d’autre question sur la pratique elle-même, bien que celui-ci ait mentionné les cinq prières et le jeûne du mois de ramadan. Par contre, il lui posa la question « Ai-je autre chose à accomplir » ?

L’islam n’a jamais légiféré quelque chose sans qu’il n’y ait une quelconque sagesse, qu’elle soit apparente ou cachée aux yeux des gens. De même, les actions divines et les commandements divins ne sont pas émis sans sagesse, car c’est Lui le Sage envers Ses serviteurs et quant à Ses commandements. Il ne crée rien sans raison, ni ne recommande des choses en vain. Cette règle s’applique aussi bien sur les actes d’adoration que sur les transactions [Al Mu`amalat], comme elle s’applique à travers ses recommandations et ses interdictions.

Dieu - le Très Haut - est omnipotent, quant à Ses serviteurs, ils sont fermement dépendants de lui. Il - glorifié soit-il - ne trouve aucune utilité d’une adoration, ni n’est affecté par quelque désobéissance ou péché. La sagesse de l’obéissance à Dieu réside tout d’abord de concrétiser l’intérêt des serviteurs eux-mêmes. Le jeûne s’inscrit donc aussi parmi les recommandations dont les intérêts sont en majeure partie révélés dans les textes sacrés :

1- La purification de l’âme résultant de l’obéissance aux recommandations divines et en s’abstenant de tout interdit. C’est aussi un entraînement à l’accomplissement total à l’adoration de Dieu - le Très Haut -, même si cela nécessite de priver son âme de ses penchants et de se libérer de ses habitudes. Car si le serviteur l’avait voulu, il aurait transgressé le commandement en mangeant, buvant et en entretenant des rapports sexuels avec sa femme, sans que personne ne le sache. Mais il abandonne tout cela en vouant un culte sincère à Dieu. Et dans ce sens un hadith relate :

« Par celui qui détient mon âme entre ses mains, l’haleine du jeûneur a auprès de Dieu meilleure odeur que l’odeur du musc, [parce qu’] il délaisse sa nourriture, sa boisson et ses penchants pour Me plaire. Toute action que le fils d’Adam fait est pour lui, sauf le jeûne, il est à Moi et c’est Moi qui assure sa récompense » [2]

2- Le jeûne, en plus de préserver la bonne santé du corps comme le confirme de nombreux médecins spécialistes, est un excellent moteur spirituel qui a tendance à faire basculer la composante de l’âme sur la composante matérielle. L’homme a un caractère ambivalent comme le montre la création d’Adam. La composante d’argile tend à l’appesantir, la composante divine (l’âme insufflée) tend à l’élever. Si la première l’emporte, il s’abaissera au stade de l’animal, voire plus bas. A l’inverse, il se verra propulsé à un stade meilleur même que celui des anges, car il y a dans le jeûne une victoire de l’âme sur le corps et de la raison sur la passion. C’est peut-être le secret de la joie qu’éprouve le jeûneur à la fin de l’épreuve :

« Pour le jeûneur, il y a deux joies [qu’il savoure] :

-  lorsqu’il rompt son jeûne, il est satisfait de cette rupture

-  et lorsqu’il rencontrera son seigneur, il sera satisfait de son jeûne » [3]

3- Tout cela montre que le jeûne est une éducation qui renforce la volonté, éprouve l’âme, l’habitue à la patience et la débarrasse des habitudes. Est-ce que l’homme n’est autre qu’une Volonté ? Le bien n’est-il pas qu’une Volonté ? La religion n’est-elle pas une patience dans l’action et une endurance face aux péchés ? Cela n’est pas un hasard si le Prophète saws a appelé le mois de ramadan « le mois de la patience » :

« Le jeûne du mois de la patience, ainsi que trois jours par mois font disparaître la colère » [4]

Comme il a considéré le jeûne dans une autre tradition de bouclier [5], c’est-à-dire une protection du péché ici-bas et de l’enfer dans l’Au-delà :

« Le jeûne est une protection pour vous, comme le bouclier vous protège dans vos combats » [6]
« Le jeûne est un bouclier et une forteresse parmi les fortifications du croyants » [7]

4- Et parmi ce qui fait l’unanimité des savants est que l’instinct fait partie des instruments les plus dangereux qu’utilise le diable pour tromper l’homme. Certains psychologues l’ont même considéré comme étant le moteur principal du comportement humain. Et l’observateur objectif, peut constater en occident les méfaits de la négligence quant aux excès provoqués par cette perversion sexuelle. Elle est à l’origine de nombreux fléaux dans lesquels il patauge. Et dans le jeûne, il y a un moyen psychologique d’affronter cet instinct et de le surpasser, surtout si la personne s’inspire de l’ordonnance prophétique prescrite aux jeûnes :

« Ô jeûnes gens ! Quiconque d’entre vous atteint [le seuil] Al Ba’ [8], qu’il se marie ! Car c’est un meilleur moyen pour baisser son regard et pour préserver son sexe. Et quiconque n’y arrive pas qu’il jeûne donc, car c’est pour lui un wija [moyen de diminuer cette passion] » [9]

5- Le sentiment des bienfaits de Dieu. L’homme en s’habituant à la vie, perd toute sensation de la valeur des choses. Il ne les reconnaît que lorsqu’il les perd. Et comme dit un proverbe arabe « C’est à l’aide des contraires que les choses se distinguent ». Lorsque l’homme se rassasie après une faim, ou se désaltère après une grande soif, il dira du plus profond de lui-même « Louange à Dieu ! » Le Prophète saws avait compris cette réalité :

« Dieu m’a proposé de m’offrir les vallées de la Mecque en or, j’ai rétorqué :

-  Mon Seigneur ! Je veux plutôt être rassasié un jour et avoir faim le jour suivant. Lorsque j’aurais faim, je Te supplierai tout en me rappelant de Toi. Lorsque je serais rassasié, je louerai Tes bienfaits et je Te remercierais » [10]

6- Il y a aussi une sagesse sociale dans le jeûne et en particulier pendant le mois de ramadan. Car le fait d’imposer le jeûne à tout le monde est un acte symbolique où il y a une égalité dans le besoin. Ce qui fait naître un esprit de solidarité en faveur des démunis et pour reprendre l’expression d’Ibn Al Qayyim (ra) « il se souvient de l’état des estomacs affamés des nécessiteux ». Le grand imam Ibn Al Himam disait à son égard : « Lorsque je goûtais au mal de la faim quelque fois, je me souvenais de son état la plupart du temps, je faisais donc preuve de plus de finesse avec lui » [11]
Et dans ce rappel qui dure un mois, il y a de quoi faire preuve d’indulgence, d’égalité, d’affection envers ses proches et à travers les différentes couches de la population. C’est pourquoi on trouve aussi mentionné dans certains hadiths que le ramadan fut aussi appelé le mois de l’équité [12] et le Prophète saws y était plus généreux que [ce qu’apporte en bien-être] la douceur du vent. [13]

7- Enfin la sagesse la plus importante : le jeûne permet d’accéder au rang de la piété, l’imam Ibn Al Qayyim constate que :
« Le jeûne est un moyen d’influence important sur les membres apparents et les forces intrinsèques [de l’individu], en les protégeant contre les substances nocives qui, si elles s’y exposaient, les altéreraient. Il permet aussi de sortir toutes ces mauvaises substances, qui empêchent de garantir sa bonne santé. Le jeûne est donc un protecteur pour le cœur et les organes, en leur rendant ce que les passions ont pu leur extirper et il est la meilleure aide qui favorise la piété comme Dieu a dit :

« [...] C’est ainsi qu’Allah expose aux hommes Ses enseignements, afin qu’ils deviennent pieux. »
Sourate 2, Al Baqarah (La Vache), verset 187

 » [14]



[1] Rapporté par Al Boukhari et Mouslim

[2] Rapporté par Al Boukhari et Mouslim, hadith de Abou Houreira (Al Lou’lou wa’l Marjane - 702)

[3] Rapporté par Al Boukhari et Mouslim, hadith de Abou Houreira (Al Lou’lou wa’l Marjane - 707)

[4] Rapporté par Al Baraz selon Ibn Abass, At Tabari et Al Baraoui selon An Namr Ibn Toulab (As Sahih Aj Jami`r As Sa`rir - 3704)

[5] Cette expression a été mentionnée dans plusieurs hadiths par des dizaines de compagnons et parmi eux Abou Houreira dans les deux Sahihs.

[6] Rapporté par Ahmed, An Nisa’i, Ibn Maja, Ibn Khouzaima et Ibn Hibane d’une parole de Othman Ibn Abi Al Ass (As Sahih Aj Jami`r As Sa`rir - 3879)

[7] Rapporté par At Tabari d’une parole d’Abi Oumama, hadith hassan (As Sahih Aj Jami`r As Sa`rir - 3881)

[8] Al Ba’ : Ce seuil correspond au fait qu’on est capable d’assurer financièrement la vie de famille. Il n’est en aucun cas fixé mais dépend des réalités spaciotemporelles.

[9] Rapporté par Al Boukhari d’une parole de Ibn Massoud dans le livre du jeûne et dans bien d’autres livres. Rapporté par Mouslim (1400)

[10] (Rapporté par Ahmed et At Thirmidhi, cité par Abi Oumama, considéré hassan par As Souyouti.

[11] Fath al Qadir, 2/42

[12] Rapporté dans le hadith de Salman selon Ibn Khouzaima dans son Sahih.

[13] Rapporté par Ahmed, At Thirmidhi, Ibn Maja et Ibn Hiban dans son Sahih, cité par Zayd Ibn Khalid (As Sahih Aj Jami`r As Sa`rir - 6415).

[14] Zad Al Mi`ad, Ibn Al Qayyim 2/29

 

Abdelhak O.
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