Aslim Taslam

 

- N°24 Décembre 2002 -- N°59 Novembre 2007 -

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Sociologie

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Regard sociologique sur l’adolescence (1/4)
Première partie

 

Les couples musulmans s’interrogent sur l’éducation de leurs enfants... L’augmentation du nombre d’unions chez les enfants d’immigrés musulmans et des naissances au sein des nouveaux couples s’accompagne d’une foule de questions relatives à l’enfant et à la famille. Le phénomène a pris une telle ampleur qu’on ne compte plus une conférence sans son lot de questions sur les rapports au sein du couple, sur la communication inter-générationnelle, ou encore au sujet de l’éducation de l’enfant et de la vie adolescente.
C’est ce dernier point qui fait l’objet de la présente contribution : la visibilité croissante d’attitudes déviantes, voire délinquantes chez des mineurs dont une bonne partie sont issus de couples musulmans pose question. Cependant, derrière le phénomène, dépeint le plus souvent à traits apocalyptiques par des médias en soif d’audimat, se cache la difficulté quotidienne de nombreuses familles, quels que soient leur statut social ou leur confession, dans leur volonté de dispenser une éducation épanouie à leurs progénitures.
Les facteurs de la réussite au plan éducatif sont peut être aussi nombreux que le nombre de familles peuplant ce bas monde. On peut cependant tenter de lister, à gros traits, les ingrédients essentiels de cette recette un peu particulière, tout en montrant les écueils principaux susceptibles d’entraver l’épanouissement affectif et intellectuel de l’enfant et de l’adolescent musulman.
Pour notre part, après avoir brossé un portrait rapide des étapes de l’évolution de l’individu, nous dégagerons quelques pistes interprétatives relatives à la notion d’adolescence, pour ensuite focaliser notre attention sur la place de l’adolescent musulman dans son environnement familial et social.

 

De la naissance à l’âge adulte, les étapes de la vie sociale

La socialisation et la transmission culturelle

Lorsqu’ils abordent l’évolution de la personne, les sociologues font appel à la notion de « socialisation », comme processus d’intériorisation des normes et des valeurs culturelles de la société. Pour présenter le concept de façon simple, disons qu’à travers l’apprentissage du langage, ainsi que du respect des codes en vigueur au sein de sa famille et du monde environnant, l’enfant s’insère progressivement dans la société, pour y devenir un membre à part entière. La compréhension de ce processus, assez complexe on en conviendra, a suscité de grands débats dans la recherche en sciences sociales. Les sociologues, en fonction de leur appartenance d’école, vont ainsi diverger dans leur approche des processus d’identification de l’enfant aux personnes composant son milieu de vie. Certains auront tendance à exacerber le pôle de l’« imitation », reléguant quelque part le sujet dans l’univers de la passivité, tandis que d’autres estimeront que les mécanismes en jeu relèvent d’un véritable apprentissage où l’acteur possède une large autonomie dans l’appréciation des éléments qu’il va intérioriser. Nous passerons ici les détails du débat, qui n’ont pas de réelle importance pour la compréhension de la présente contribution. Disons simplement que l’impact de la socialisation peut être illustré à travers les éléments du comportement : chez une personne adulte vous observez un certain nombre de traits de comportements apparemment naturels, comme la façon de manger, de boire, de s’exprimer, la façon de choisir ses vêtements, tout un ensemble de choses qui sont en apparence naturelles pour la personne, mais elle les accomplit après toute une période d’apprentissage dans son enfance, qui a perduré dans son adolescence. Il y eu transmission de valeurs culturelles de la part des parents d’abord, puis plus généralement du groupe de pairs, puis de la société. Ainsi, le simple geste de prendre un stylo, d’écrire, de s’exprimer, de regarder une personne, de se présenter dans la société, tous ces gestes ont été en parti « conditionnés » puisqu’ils résultent d’un apprentissage. Les sociologues emploient donc le terme de socialisation pour décrire les éléments concourant à la production de l’ « être social », qui va évoluer et occuper une place à part entière dans la société ; il a appris la manière de se comporter et les codes en vigueur dans la société environnante.

L’adolescence et les nouveaux acquis culturels

Les sociologues sont divergents quant au fait de savoir si la socialisation se décompose en deux étapes, appelées socialisation primaire et secondaire, ou est-ce qu’elle représente un processus continu perdurant jusqu’à la disparition de l’individu. Sans entrer dans les détails de ces divergences, nous évoquerons deux phases importantes nous renseignant particulièrement sur l’évolution de l’enfant : la première va de la naissance au début de l’adolescence, ou de la « pré adolescence » c’est-à-dire de 0 à 10 ans. Quant à la seconde, souvent perçue comme l’ « âge critique », elle n’est autre que l’adolescence, à laquelle fait suite ce que d’aucuns ont tendance à nommer aujourd’hui la « post adolescence [1] ».

Revenons un instant sur l’enfance. Durant cette période l’enfant, pour apprendre, observe énormément les gens de son entourage ; il aime reproduire le comportement de sa mère, de son père ou des gens qu’il côtoie le plus souvent, en particulier des adultes qui sont dans son espace le plus proche. Son lieu de vie est la maison, l’école où il voit d’autres enfants, mais surtout des adultes dont les attitudes l’imprègnent au quotidien. C’est pour cela que l’on voit souvent un enfant reproduire le comportement des adultes. En voici un exemple très simple : lorsque votre enfant s’amuse à faire la prière il accomplit des gestes, parfois il se gratte l’oreille, où il se touche le front, parfois il va se prosterner d’une certaine façon. Dans la manière même d’accomplir le tachahoud il va reproduire à l’identique votre gestuelle. Ainsi, vous pouvez observer les détails de votre pratique religieuse à travers la reproduction qu’en ont vos enfants.
La seconde période signe une sorte de détachement des parents, déjà amorcé durant la grande enfance. Loin de nous l’idée de présenter un adolescent qui haït ses parents, ayant épuisé toute forme d’amour et de respect envers ses géniteurs, ou de donner l’image d’un jeune ne ressentant plus le besoin de puiser dans le modèle parental. Simplement, sa relation à la société ambiante, à l’école primaire, au collège, puis au lycée, prend une forme différente et suscite en lui des questionnements au sujet des valeurs apprises dans la sphère familiale. Il commence à s’affirmer devant les adultes, il peut parfois remettre en cause leur avis au cours d’une discussion ou dans ses choix personnels. Cette attitude, en soi, n’est pas pathologique ; le fait qu’un enfant se détache et s’ouvre aux expériences extérieures à la famille est normal, à partir du moment où cette ouverture s’inscrit en complémentarité avec l’éducation familiale, et non pas en confrontation avec elle. Attention, il ne s’agit pas de dire qu’à un certain moment la société se substitue à l’éducation parentale, celle-ci doit demeurer la base de la diffusion des valeurs et des normes, mais à un certain moment il est bon que l’enfant puisse confronter les expériences qu’il a vécues dans la sphère familiale avec les expériences qui ont cours dans la société. C’est un processus naturel qui n’est absolument pas dangereux à partir du moment où il est bien cadré. D’ailleurs, d’un point de vue « islamique [2] », cette distanciation progressive peut être mise en relation directe avec la volonté d’éducation à l’autonomie. En effet, eu égard aux divergences ayant cours chez les juristes musulmans pour définir l’ « âge de raison » et l’âge légal de la « puberté », les corpus juridiques islamiques énoncent bien le passage d’un stade où l’enfant est directement soumis à la tutelle parentale, les géniteurs étant responsables civilement et pénalement des actes dommageables pouvant être commis par leur enfant, à un stade où le musulman « pubère » est considéré comme responsable de ses actes, accédant par là à la reconnaissance totale de sa personne par la société, qui lui octroie une pleine capacité civile et juridique. A notre sens, cette « capacité » ne peut pas être pensée en dehors d’une ouverture de l’adolescent sur le monde qui l’entoure, même si les modalités concrètes en matière d’éducation varieront sensiblement d’une société à l’autre, tout comme elles varieront d’une catégorie sociale à l’autre.

 



[1] Les termes de “pré” et “post adolescence” tendent à être rejetés par une partie de la communauté des chercheurs, dans la mesure où ils ne rendent plus compte de l’étirement de la période adolescente elle-même, comme on le verra plus loin. Les observations indiquent en effet que l’entrée dans la vie sociale adulte démarre de plus en plus tôt, avec des enfants de 9-10 ans adoptant des comportements qui ne pouvaient être observés que chez des adoloslescents de 15 ans il y a encore une génération. D’un autre côté, cette période tend à se terminer de plus en plus tard, avec des “jeunes adultes” qui demeurent beaucoup plus longtemps à la charge familiale qu’il y a un quart de siècle. Les problèmes d’insertion professionnelle ne sont bien sûr pas étrangers à cela. Certains sociologues proposent d’adopter des formules s’apparentant aux différents moments de l’enfance. Ainsi, on aurait des “jeunes adolescents”, etc.. tout comme ils y a des “petits enfants” et des “grands enfants”.

[2] Personnellement, nous demeurons toujours très prudent dans l’emploie de l’expression “point de vue islamique” ou “vision islamique”. Car peut-on vraiment parler d’approche monolithique des faits en islam ? Nous restons persuadé que la culture des sociétés dans lesquelles vivent les musulmans conditionne largement la vision que ceux-ci ont de leurs sources, et l’interprétation qu’ils en donnent.

 

Omero M.
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