Aslim Taslam

 

- N°1 Novembre 2000 -- N°77 Juin 2009 -

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Un si proche persan

 

Les occidentaux se rendent rarement compte combien l’islam leur est proche, combien leur culture a pu être marquée à un moment ou à un autre par la culture islamique ou encore combien bien des questions qu’ils eurent à se poser sur leur culture ont pu être posées bien avant dans la culture musulmane.

 

Il n’y a sans doute pas beaucoup d’estivants, consacrant quelques heures de leur séjour méditerranéen à la visite de l’arrière-pays, qui savent que le joli bourg de Ramatuelle porte un nom on ne peut plus arabe (rahmatullah) attestant d’une très ancienne présence dans la région. Certains noms de famille, des plus répandus, comme Moreau pourraient bien révéler une lointaine origine maure et un ami, originaire d’une région au confluent de l’Indre et de la Loire où ce patronyme est si commun que les familles ont dû y accoler un deuxième nom pour se distinguer les unes des autres, m’affirmait que d’après les traditions locales tous ces gens descendraient de guerriers musulmans qui se retrouvèrent bloqués dans ce cul-de-sac après la défaite de Poitiers.

Il n’y a peut être pas non plus beaucoup d’écoliers musulmans, apprenant avec le Candide de Voltaire, à se moquer du « meilleur des mondes possibles » de Leibniz qui se rendent compte qu’ils se moquent par la même occasion d’une formule de Ghazali (laysa fi-l-imkan abda’ mima kana) qui suscita d’intenses débats théologiques.

La langue persane est l’un de ces lointains si proches : Au 18ème siècle, Montesquieu, désireux de critiquer la société française sans trop s’impliquer eut recours à une fiction : faire parler des « étrangers », voyageurs séjournant en France, si « exotiques » qu’on ne saurait les prendre au sérieux. Montaigne, deux cents ans auparavant avait eu recours à des indiens topinambus d’Amérique du Sud. Les persans furent les cannibales de Montesquieu. Et pourtant, à la même époque, on écrivait de la poésie persane en pleine Europe.

L’arabe est la langue centrale de l’islam mais d’autres langues ont été et sont encore de grandes langues de culture musulmane : le persan, le turc et l’urdu par exemple. Chacune de ces langues sert de lingua franca sur de vastes territoires, chacune a véhiculé une brillante culture, chacune a donné ses ulémas qui n’ont pas dédaigné l’employer parallèlement à l’arabe, ses écrivains, ses artistes .... De toutes ces langues, c’est le persan qui a laissé l’héritage le plus prestigieux.

On pourrait croire que le persan n’est qu’une langue marginale en islam, parlée essentiellement en Iran, pays très majoritairement shiite et dont la production intellectuelle n’intéresse donc pas forcément le monde sunnite. C’est oublier deux choses :

. la Perse n’est shiite que depuis peu. Il y a depuis les débuts de l’islam des minorités shiites sur le territoire de l’actuelle Iran mais il s’agissait de groupes relativement peu importants sur un territoire très majoritairement sunnite. Le tournant se fit il y a 5 siècles environ avec l’avènement de la dynastie safavide qui imposa, de façon très violente semble-t-il, le shiisme duodécimain comme religion d’état.

· le persan était (et reste encore mais dans une bien moindre mesure) employée bien au-delà de la zone correspondant à l’actuel Iran (ou d’ailleurs la moitié de la population environ n’a pas le persan pour langue maternelle) : le tadjik, langue officielle du Tadjikistan, n’est qu’un dialecte persan. C’est également une des principales langues d’Afghanistan (on dit d’ailleurs que c’est Hérat qui parle le persan le plus pur). Le persan fut d’ailleurs la langue de culture de deux grands empires musulmans : l’empire indien des grands moghols et l’empire ottoman.

L’empire moghole des Indes, fondé par une dynastie originaire d’Asie Centrale l’avait choisi comme langue administrative. Il n’y a pas très longtemps encore, le poète Muhammad Iqbal écrivit aussi bien en persan et en anglais qu’en urdu. Son poème peut-être le plus célèbre, le livre de l’éternité a été écrit en persan.

L’empire ottoman appréciait les qualités poétiques du persan. Sans doute parce que les turcs d’Anatolie ont été profondément marqués par la culture persane durant leur migration à partir de l’Asie Centrale. L’un des très grands poètes de langue persane : Rumi est d’ailleurs enterré à Konya dans l’actuelle Turquie.

L’empire ottoman s’étendait sur trois continents et les ottomans firent à deux reprises le siège de Vienne. L’actuelle Hongrie passa deux siècles environ sous administration ottomane. Budapest conserve encore quelques traces de leur séjour, dans le quartier nommé Obuda : quelques hammams et un turbe - un petit édifice couvrant le tombeau d’un saint homme. C’est un endroit très paisible qui rappelle la sérénité des cimetières ottomans. Le turbe servit un moment de mosquée à la petite communauté musulmane de Budapest. Pecs, toujours en Hongrie mais plus au Sud, déjà proche de la Yougoslavie a gardé des monuments plus nombreux. La place principale de la cité est dominée par une mosquée, transformée en église mais assez peu endommagée. Il y eut, sur tous les territoires ottomans d’Europe, une certaine présence musulmane : des administrateurs et des garnisons militaires ..., mais la majorité de la population demeura en générale chrétienne. Deux régions dont on a beaucoup parlé récemment virent d’importantes conversions à l’islam : la Bosnie et l’Albanie.

Pourquoi cette spécificité bosniaque ? On en a longtemps discuté, et on en discutera sans doute encore longtemps. Une hypothèse qui fut très populaire : il y eut 200 ans environ avant l’arrivée des ottomans, dans la région, une espèce de mouvement chrétien, le bogomilisme, qui aurait paraît-il été assez proche de l’islam sur certains points et que les pouvoirs combattirent sauvagement. Ce sont les descendants des bogomiles qui se seraient convertis à l’islam. Toujours est-il que l’islam pénétra profondément la Bosnie et avec lui ses langues : l’arabe, le turc et le persan. On écrivit donc des livres dans ces trois langues.

Un intellectuel musulman du début du siècle, le docteur Safvet-Beg Basagic a écrit un petit essai sur la littérature de langue orientale en Bosnie qu’un étudiant a traduit en anglais et mis en ligne. Mentionnons par ailleurs deux autres auteurs : Sudi qui écrivit notamment de commentaires de Hafiz et de Saadi, toujours en usage, et Fevzi, auteur d’un traité imité du gulistan de Saadi, le bulbulistan, qui aurait semble-t-il été traduit en français dans les années 30.

Le saviez-vous ?

Comment donc enseignait-on le persan ?
Dans le monde ottoman, on dispensait des cours dans des établissements spécifiques nommés « dar-ul-mesnevi », c’est-à-dire maison du mesnevi. Le mesnevi dont il s’agit là est un très long poème de Rumi, ce poète enterré en Turquie, à Konya. L’enseignement se faisait par repetition, par la lecture et le commentaire de ce poème (il doit faire 50000 vers environ). Toutes les villes ottomanes avaient leur maison du mesnevi. Mustafa Kemal pasha ne les épargna pas lors de ses réformes. La maison du mesnevi de Sarajevo, sise en dehors de Turquie, survécut cependant et perdura jusqu’en 1990, lorsque son dernier shaykh, Fejzulah Hadzibajric, mourut. C’était bien plus qu’un homme qui disparaissait ainsi.

 

Cette riche littérature bosniaque n’a pas pu être étudiée de façon approfondie. La destruction de la mémoire fut un enjeu important de la dernière guerre et on s’acharna particulièrement sur des lieux de mémoire sans le moindre intérêt stratégique : le fameux pont de Mostar, par exemple mais aussi la bibliothèque nationale de Bosnie à Sarajevo et tous ses manuscrits. Le lien suivant fait un état très complet de la destruction des bibliothèques bosniaques et des tentatives de reconstitution en cours.On y trouvera un lien vers les manuscrits du docteur Safvet-Beg : il les avait vendus à l’université de Bratislava ce qui leur a permis d’échapper à la destruction et d’être inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO.


 

Ibrahim B.
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