Aslim Taslam

 

- N°25 Janvier 2003 -- N°61 Janvier 2008 -

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Sociologie

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Regard sociologique sur l’adolescence (2/4)
Deuxième partie

 

 

2. Regard sur le flou d’une définition

Adolescence... Le terme vient du nom verbal latin adolescere, signifiant « grandir ». Pour le grand public, la simple évocation de l’adolescence provoque un flot d’images liées à des expressions telles que « crise d’adolescence », « comportements déviants », « suicides d’adolescents » indiquant bien tout l’univers pathologique accolé à cette période de la vie. Cette vision se retrouve pourtant instillée dans les définitions officielles elles mêmes, telle que celle que nous offre à lire le Grand Larousse :

« ADOLESCENCE n.f. (lat. adolescencia).
Période intermédiaire entre l’enfance et l’âge adulte, au cours de laquelle l’avènement de la maturité génitale bouleverse l’équilibre [1] acquis antérieurement. »

Un coup d’œil rapide sur la définition nous laisse d’emblée sur « notre faim ». Deux éléments doivent être questionnés ici :

-  la présentation de l’adolescence comme un simple entre-deux, perturbation passagère qui est supposée prendre fin avec l’ « équilibre retrouvé » ;

-  l’évocation du fameux bouleversement, décrit le plus souvent comme l’inévitable crise, ou période de turbulence perçue comme un passage inévitable.

On trouve dans le même dictionnaire quelques éléments de réponse à ces questions, dans la définition détaillée qu’il propose du terme :

« ENCYCL. L’adolescence débute par les transformations corporelles de la puberté, qui désorientent l’adolescent, si bien que l’image de son corps est au centre de ses préoccupations, et que de menus problèmes physiques (taille, obésité, acné, etc.) peuvent prendre une importance démesurée. Psychologiquement, avec l’accession à la pensée formelle, l’adolescent devient capable d’opérer sur des signes et des symboles substitués aux objets eux-mêmes, et de raisonner sur ces substituts. Le bouleversement le plus significatif se situe au niveau de la sexualité : l’adolescent a maintenant la possibilité de procréer. Mais l’ambivalence est grande vis à vis des désirs sexuels : la répression coexiste avec la réalisation. Le flirt, relation sentimentale et érotique, apparaît comme un phénomène typique de l’adolescence. La masturbation, très souvent culpabilisée, peut coexister avec des relations hétérosexuelles épisodiques. Il arrive que l’adolescent se réfugie dans l’ascétisme, dénonçant ou niant la sexualité.
L’adolescent est aussi à la recherche de son identité. Pour amorcer son indépendance, il doit d’abord lutter contre ce qui l’attache à son enfance, mobilisant souvent son agressivité contre son milieu familial. S’étant posé en étranger dans son milieu familial, il tente de se faire reconnaître ailleurs, recherche la compagnie de ceux de son âge, et des amitiés passionnées et exclusives prennent alors naissance. Progressivement, cependant, d’identification en identification, l’adolescent finit par se découvrir. [2] »

Cette définition encyclopédique est intéressante à bien des égards, notamment dans la part de conditionnement culturel qu’elle contient. Après avoir établit un lien entre les transformations physiologiques et les déséquilibres psychiques qui en découlent, elle évoque des modes de « sublimation » qui, dans leur aspect sexuel sous-jacent, sont largement connotés :

-  à la fois culturellement, car la vision érotique du moi et d’autrui est, pour une grande part, le reflet des images et de la vision de la sexualité ayant cours dans la société ;

-  et également par l’approche freudienne primitive, qui a focalisé la plus grande part de son attention sur l’aspect libidinal des états du « moi ».

Dans la présente définition, on trouve d’ailleurs, une petite phrase, anodine, pourtant très significative du regard porté sur les comportements adolescents considérés comme périphériques, qui sortent en tout cas ce qui est considéré comme le cheminement « naturel » de l’adolescent :
« Il arrive que l’adolescent se réfugie dans l’ascétisme, dénonçant ou niant la sexualité. »

Si la dimension universelle de ces considérations sur l’adolescence à été remise en cause à plusieurs reprises par les données de l’ethnologie contemporaine, il n’en demeure pas moins qu’elles se révèlent précieuses pour notre regard de musulmans sur la question. En effet, elles nous indiquent que la pression générale de la société ne peut pas être niée dans la production de certains comportements individuels. Aussi, sauf à se penser « en dehors » de notre environnement, nous devons absolument tenir compte des étapes que nos enfants traversent, et par lesquelles la majorité d’entre nous est d’ailleurs passée, pour faire les propositions les plus adéquates en matière éducative [3].

3. La production sociale d’une catégorie : l’adolescence

Parler de « conditionnement culturel », comme nous l’avons fait plus haut, revient à affirmer que le regard objectivé sur le concept dont il est question ici ne peut faire fi d’une compréhension générale de l’évolution des modes de vie, des mœurs, de la politique étatique en matière d’éducation, et de l’évolution des sciences humaines elles-mêmes d’ailleurs. Bien entendu, une telle recherche dépasserait largement le cadre de nos compétences, car nous ne sommes spécialiste ni de la civilisation islamique, ni de l’histoire de l’occident. Nous nous bornerons donc à quelques considérations d’ordre général.

Regard sur quelques vocables usités dans la langue arabe

Chaque société éprouve le besoin de « nommer » les catégories d’individus qui la composent. Le fait de nommer, en attribuant un nom catégoriel et en subdivisant la communauté globale en sous-ensembles distincts, est symptomatique, quelque part, de la recherche d’une forme de stabilité de la société. Elle procède de la représentation que les individus ont de l’ontogenèse, et va engendrer un type de rapport précis entre les différentes catégories, ainsi qu’une panoplie de rites initiatiques correspondant aux différents âges de la vie.
L’arabe n’a pas été avare dans le domaine de l’attribution catégorielle : la langue des bédouins, répartis en tribus dans toute la péninsule arabique, capables d’affronter la rudesse du désert et de jouir de la fraîcheur des oasis, connaissant des modes de vie assez variés, entre chameliers et bergers nomades et agriculteurs sédentaires, connaissant un équilibre inter-tribal précaire, basé sur une succession de conflits entrecoupés de périodes de trêves au cours de l’année, possède un vocabulaire descriptif extrêmement riche. La culture orale et la pratique poétique ne sont pas étrangers à cela. En effet, les quelques dix mu’allaqât de la jahilliya - poèmes de la période anté-islamique -, dont la renommée a perduré jusqu’à nos jours, ne sont que le reflet d’une tradition puisant sa source dans la nuit des temps pré-islamiques. La richesse poétique de la langue arabe trouve son origine dans la grande variété des termes usités pour décrire à la fois la faune, la flore, l’univers, et bien entendu la beauté de l’être humain. Pour n’aborder que ce dernier point, un regard sur la terminologie employée pour décrire les étapes de la vie et les traits physiologiques correspondants est significative de la vision générale qu’avaient les Arabes de l’univers qui les entouraient, ainsi de ce qu’on pourrait appeler la conception des attributs de perfection [4]. Dans leur façon de nommer leurs contemporains, ils faisaient largement appel aux analogies avec le monde animal ou physique, pour rendre compte de la puissance de l’homme, ou encore avec la flore et certains astres pour décrire la beauté et la sensualité féminine. En ce qui concerne la description des jeunes gens, au delà des termes courants tels que walad, bint, tifl ou tiflah, on trouve un ensemble d’expressions assez particulières dans leurs significations. Nous en avons relevé quelques unes, sans prétention aucune, dont ibn Manzour, dans son illustre ouvrage Lisân al ‘arab, indique l’étymologie et la polysémie, en s’appuyant sur les sources poétiques, ainsi que sur les corpus coranique et du hadith. Parmi ces expressions, on trouve :

-  sabiy (fém. : sabiyyah) : dont le sens premier, selon le Lisân, concerne le nourrisson jusqu’à son sevrage, mais dont l’emploi s’est généralisé pour nommer l’enfant depuis la période de sevrage jusqu’à l’équivalent de notre « grande enfance ». Le Lisân donne notamment l’exemple du sabiy fatîm, l’enfant sevré. La racine du mot possède également une connotation sexuelle, que l’on retrouve dans le verbe sabâ, qui signifie « éprouver un désir sexuel envers autrui ». Il est employé dans le Coran à travers l’invocation de Yoûsouf [5], quand il craint d’éprouver un désir sexuel envers la femme du roi si Dieu ne le protège pas. Le sabiy apparaît donc comme le fruit de l’acte charnel ;

-  ghoulâm (fém. : ghoulâmah) : recouvre quant à lui une période assez large. Le Lisân lui donne littéralement comme sens premier celui de « jeune garçon chez qui le duvet est apparent ». La racine possède également une connotation sexuelle importante car le verbe ghalima signifie « celui qui a du mal à contenir ses pulsions sexuelles ». Dans sa forme dérivée, on l’emploie pour décrire, de façon plus générale, les personnes qui outrepassent le domaine du licite, ou qui se révoltent contre l’autorité ;

-  jâriah est un terme qui désigne spécifiquement la jeune fille aux traits bien formés. Le Lisân lui donne également le sens de « servante », mais c’est l’expression jâriatoun ka’âb qui nous intéresse ici, dont le sens littéral est « jeune fille à la poitrine bien arrondie », pour désigner une fille pubère dont les caractères sexuels secondaires sont bien apparents. Le terme kâ’ibah est également employé dans le Coran, au pluriel kawâ’ib [6], dans le même sens. Cette description physique de la jeune fille se retrouve dans d’autres vocables, comme nâhid, qui a une acception équivalente à celle de kâ’ibah ;

-  fata’ (fém : fatât, pl masc : fitiân, pl fém : fataiât) : possède l’acception générale de « jeune », mais dans le sens masculin spécifique de celui qui pénètre dans la force de l’âge, donc qui parvient à l’âge adulte. Les poètes arabes l’emploient en lui associant les attributs de force, de jeunesse et de fougue, ou de témérité.

Nous ne prendrons pas le risque de pousser en avant la présentation des mots employés pour rendre compte des âges de la vie. Ces quelques termes nous renseignent sur les référents globaux qui présidaient à l’emploi d’une terminologie spécifique par les Arabes à l’époque de Muhammad. Un point mérite d’être mentionné ici, à savoir que ceux-ci n’hésitaient pas à employer des métaphores descriptives pour mentionner l’apparition et la beauté et des caractères sexuels secondaires, aussi bien chez le garçon que chez la fille. De plus, certains termes, utilisés pour désigner des périodes d’évolution précises chez l’enfant, renvoient à des états psychologiques particuliers, dont il serait intéressant d’approfondir l’analyse. C’est ce qu’on observe notamment dans l’utilisation de deux termes, que l’on traduit généralement en français par adolescence, mais qui possèdent en fait des nuances significatives :

-  le premier est le terme usité généralement en arabe pour désigner l’adolescence, il s’agit de mourâhaqah. En fait, le Lisân lui donne comme signification précise « le fait d’approcher la puberté ». Il désigne donc des jeunes gens n’ayant pas encore atteint la capacité de reproduction. Et le Lisân de rajouter « le terme mourâhiq concerne précisément des enfants de 10 à 11 ans ». La racine r-h-q possède quant à elle une connotation assez négative, et le terme rahaq désigne à la fois le mensonge, le fait de « chercher l’embrouille » ou de « faire la bringue », l’étroitesse et la légèreté d’esprit, ou encore la transgression de l’interdit (en particulier l’interdit de l’alcool), l’empressement, l’injustice ou le défaut. Dans une autre acception, il signifie « s’approcher de ». L’utilisation du terme pour rendre compte de la période pré-pubère n’est certainement pas étrangère à la représentation des états psychiques et des comportements associés à ce moment de la vie ;

-  le second terme, iafâ’, désigne l’atteinte de la maturité sexuelle, la puberté (masc : iâfi’, fém : iâfi’ah). A l’origine, le terme était utilisé par les Arabes pour désigner toute élévation de terre, ou le caractère massif d’une montagne. Employé pour désigner l’adolescent ayant acquis la pleine capacité sexuelle, il renvoie quelque part à une certaine maturité.

Il est difficile, surtout lorsqu’on opère un retour sur l’étymologie des mots, de cerner de façon exacte les univers symboliques qui présidaient à la communication entre les individus à une époque donnée. Mais il est toujours intéressant d’adresser ne serait-ce qu’un petit clin d’œil à quelques termes qui rendent comptent de la manière dont les contemporains de la révélation ont pu traduire la dialectique intérieur-extérieur, ou encore relation entre états psychiques et attributs physiques. Et cela nous renvoie, en dernier lieu, à notre monde contemporain, car si des périodes distinctes d’évolution de l’être humain existent bel et bien, la façon de les nommer dépend largement des systèmes de représentation ayant cours dans la société à une période donnée.

 



[1] C’est nous qui soulignons.

[2] Définition du “Grand Larousse en 5 volumes”.

[3] A ce propos, il est opportun de signaler la divergence des regards sur l’adolescence entre certains, parmi les musulmans, nés et éduqués dans des sociétés musulmanes, puis demeurés en France après l’obtention de leur diplôme universitaire ou l’acquisition d’un titre de séjour durable, et d’autres qui ont été socialisés directement sur le territoire français. C’est certainement dans la convergence des regards multiples que se dégageront les pistes éducatives des nouvelles générations de musulmans.

[4] L’imam al Ghazâlî, dans son ouvrage Revivification des sciences de la religion, utilise l’expression lorsqu’il décrit les symptômes de l’une des maladies du cœur, l’amour du prestige (hubb al jâh). Il explique que chaque société possède une représentation spécifique de l’”homme parfait” (al insâne al kâmil), et lui assigne un certain nombre d’attributs que les individus vont tenter de mettre en valeur afin d’être reconnus et adulés par leurs contemporains. D’un point de vue ethnologique, cela nous renvoie directement à la conception que chaque communauté possède de la beauté, de la force, de la richesse, du pouvoir, etc.

[5] “Yoûsouf dit : Oh, mon Seigneur, la prison m’est plus chère que ce à quoi l’on m’invite. Et si Tu n’écartes pas de moi leur ruse, je pencherai vers elles (asboû ilaïhinna) et je serai du nombre des ignorants.” Coran 12/33

[6] “ Et [les gens du paradis auront] des [belles] aux seins arrondis (kawâ’ib), d’une égale jeunesse...” Coran 78/33

 

Omero M.
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