Aslim Taslam

 

- N°26 Février 2003 -- N°62 Février 2008 -

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Sociologie

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Regard sociologique sur l’adolescence (3/4)
Troisième partie

 

Les transformations familiales en France et l’évolution du regard sur l’adolescence

 

Si l’on revient à l’histoire de la France contemporaine, on s’aperçoit que l’utilisation du terme « adolescence » est assez récent. La société rurale du 19ème siècle, caractérisée par une structure familiale directement tournée vers l’exploitation de la terre et connaissant un contrôle social assez strict, connaissait le temps de la « jeunesse ». Celui-ci correspondait à l’arrêt de la scolarité avec, le cas échéant, le certificat d’études en poche, et à l’entrée dans la fonction de « production » (entendons par là le travail à la ferme ou au champ). Il s’achevait ensuite avec le mariage, par lequel le jeune accédait pleinement au statut d’ « adulte ». La période apparaît, d’emblée, assez large, et elle pouvait d’ailleurs perdurer dans le temps. Si la maturation sexuelle influe sur l’état psychique du jeune, il est clair que la dureté du travail contribuait largement à palier ses pulsions sexuelles. De plus, trois éléments intervenaient à l’époque dans le contrôle social :

-  l’utilisation d’une large main d’œuvre, adolescents et, parfois, enfants compris ;
-  la régulation des fréquentations entre les sexes ;
-  la régulation de la production, mais également de la reproduction. Ainsi, l’attachement à l’exploitation, synonyme de survie de la famille, et la crainte d’un morcellement de la terre dû à l’exogamie condamnait la part d’héritage des enfants mariés, ceux-ci renonçant de fait à leur parcelle de terre au profit du membre choisi, l’aîné en général, qui reprenait l’exploitation à la mort des parents.

La « famille », à l’époque, englobe les membres de la famille élargie telle qu’on la rencontre encore dans les milieux ruraux du Maghreb. Le lien particulier à la terre et l’état de relative promiscuité influait particulièrement sur le contrôle social, des jeunes gens notamment.

La problématique de l’adolescence va apparaître, puis évoluer dans la société parallèlement à quatre mutations profondes. La première concerne les transformations des moyens de production, qui ouvrent la voie au vaste exode rural consécutif des deux guerres mondiales. Le passage d’une France rurale à l’une des premières puissances industrielles de la planète va bouleverser le rapport à la richesse, la conception du travail, les configurations familiales et les relations sociales. L’évolution technologique et scientifique, participant du développement sociétal général, engendre une seconde mutation, la maîtrise démographique grâce aux découvertes en matière contraceptive. Au plan individuel, la contraception va permettre de dissocier l’activité érotique de la fonction de reproduction. Au plan sociétal, c’est un bouleversement considérable. Autant, auparavant, le contrôle des relations sexuelles était lié à un souci de maîtrise démographique, autant la généralisation des contraceptifs va engendrer une baisse du contrôle social, en particulier sur les plus jeunes. Cette nouvelle donne va largement contribuer à redéfinir en « adolescence » ce qui autrefois était le temps de la « jeunesse ». Entendons par là l’accès à une période qui ne correspond désormais plus directement à l’entrée dans la fonction de production, puisque nous sommes, au lendemain de la deuxième guerre, dans une ère de généralisation de la scolarisation, mais qui ouvre plutôt le droit aux échanges sexuels. Progressivement, la tranche d’âge adolescence va se voir autorisée à pénétrer tous les domaines opposés au travail : c’est l’accès aux divertissements en tous genres, sous couvert d’éveil à la culture et à l’art. La troisième mutation est celle de l’habitat. Les trente glorieuses, période de plein emploi, vont transformer le rapport au logement, désormais conçu non plus comme lieu principal de vie, mais essentiellement comme un lieu de repos entre les heures de travail et de loisirs. Sans entrer dans les détails de la politique de logement anarchique, dont les conséquences désastreuses se manifesterons avec l’installation durable de la crise économique postérieure, disons en résumé que c’est l’ère des « cités dortoirs » et de la consommation de masse, avec l’ouverture des « hypermarchés ». Signalons tout de même qu’à l’époque, l’entrée dans les logements HLM était perçue comme une promotion sociale considérable par rapport aux conditions de vie dans lesquelles étaient installés auparavant de nombreux ménages. Simplement, cette mutation générale du rapport à la richesse et à l’habitat va changer complètement la configuration de la famille : désormais, la notion de famille prend un sens plus restreint, puisqu’elle n’est plus liée à l’exploitation de la terre. On peut signaler trois grands changements dans la famille :

-  elle perd ses caractères d’entité économique. Comme l’exploitation agricole n’assure plus la cohésion des membres, chacun devient « échangiste » sur le marché du travail, et assure sa propre pérennité ;
-  elle perd ses attributs de pérennité. La famille élargie, réunissant plusieurs générations en son sein, est belle est bien finie. Aujourd’hui, elle est loin d’excéder une génération ;
-  elle perd ses attributs de permanence. L’image « traditionnelle » de la répartition des tâches, entre le père au travail et la mère au foyer, est belle et bien révolue depuis l’accès en masse des femmes au monde du travail.

Ces changements vont bien entendu engendrer une nouvelle configuration du foyer, avec deux caractéristiques essentielles :

-  le « foyer » correspond à une époque, pour les adultes qui le fondent, où ils font des enfants et durant lequel ils les élèvent ;
-  le foyer devient un lieu de « cohabitation » intermittente, où enfants et parents se côtoient peu au cours de la journée, en dehors du temps de travail des uns et des heures de scolarisation des autres.

On pourrait s’attarder longuement sur les nouvelles configurations familiales qui ont cours dans la société. Les dernières études socio-démographiques ont recensé une trentaine de types familiaux en France, dus principalement au phénomène de « recomposition ». Parfois, on à tendance à penser que la société de consommation de masse tend vers une forme de dépersonnalisation et d’indifférenciation sexuelle : depuis le fait de ne plus palper directement la richesse acquise, jusqu’à l’indifférenciation des rôles, on a l’impression qu’on ne sait plus très bien où l’on va. Dans tout cela, les « ados » se retrouvent relégués dans une position d’exclus, ni vraiment enfants car ils accèdent à des domaines longtemps réservés aux adultes, ni tout à fait reconnus en tant que personnes autonomes et responsables. A notre sens, l’un des principaux problèmes de notre société elle qu’elle a de plus en plus de difficultés à « nommer ». Rangés au placard les « donzelles », « jeune homme », et toutes les expressions qui permettaient de délimiter les champs d’évolution et les limites inhérentes à chaque étape de la vie. Avec une pression de la société qui croît au fil des jours, et une configuration familiale allant vers une désagrégation, en tout cas une fragilité grandissante, le problème de la transmission des valeurs et de la production d’adultes autonomes et responsables se révèle un vrai casse-tête pour nombre de familles.

4. Etre adolescent : ça signifie quoi au fond ?

C’est à travers une lecture éclairée de l’ensemble des éléments brossés à grands traits précédemment que les musulmans doivent aborder la problématique de l’adolescence. D’après les éléments que nous avons pu dégager dans notre exposé, il apparaît évident qu’il existe une relation entre les transformations physiologiques, durant la puberté, et les manifestations psychologiques qui l’accompagnent. Aussi, la façon dont l’adolescent va vivre cette période importante de sa vie est largement conditionnée par les modèles culturels dont il aura été imprégné durant la période pré-pubertaire. D’un point de vue global, la question de fond à poser ici est : comment la société actuelle prépare-t-elle l’individu à occuper une place d’adulte responsable en son sein ? Question qui peut paraître un peu pompeuse, ou trop philosophique, mais qui représente le cœur du problème : le nombre d’actes d’incivilités perpétrés par une population de plus en plus jeune, l’émergence de « sous-cultures » jeunes aux aspects des plus inquiétants, les difficultés d’insertion scolaire et professionnelle d’une partie non négligeable de la jeunesse, doivent nous interpeller au premier chef. La problématique, dans son aspect global, est trop vaste pour être abordée ici. Nous allons nous contenter de passer en revue quelques aspects importants, à l’échelle individuelle et familiale, de la vie adolescente.

Rappelons tout d’abord que nous vivons dans une société qui dispose d’un pouvoir d’uniformisation des comportements phénoménal. La dernière vague « goguémagoguienne », si l’on nous concède l’expression, des « Pokémon », qui a déferlé sur toute la planète il y a quelques mois, a sonné comme un rappel, et réaffirme la suprématie de la logique mercantile sur un monde en plein désarroi éthique. A l’échelle individuelle, le besoin créé chez nos enfants, par le simple fait que leurs copains d’école en possèdent, vient perturber tout un ensemble de valeurs que nous pensions pourtant avoir transmis de façon certaine. L’exemple pourrait être étendu à d’autres domaines. Même si, heureusement, toutes les familles musulmanes ne sont pas forcément atteintes par ces phénomènes de société, il n’en demeure pas moins que les goûts de nombreux adolescents en matière de loisirs, de vêtements, ou plus généralement de modes de consommation, sont large conditionnés par la production sociale des besoins.
On peut ajouter à cette première constatation le besoin de nombreux adolescents d’être insérés dans un réseau de relation de pairs. Le marqueur identitaire est ici très fort : être exclu du groupe, c’est s’exposer peut être à des brimades ou autres représailles de la part des copains, mais c’est surtout vivre dans une solitude que peu d’entre eux acceptent. Ce besoin d’appartenir à un groupe est en relation directe avec le conformisme évoqué précédemment. En effet, la relative instabilité psychologique que peut vivre l’adolescent l’amène à rechercher l’approbation constante du groupe de pairs lequel, en l’intégrant, le sécurise en lui octroyant une sorte d’identité sociale. Mais cela possède un coup : pour être « dans le coup », il faut se conformer à la fois à un code vestimentaire particulier, adopter une gestuelle et un langage spécifiques, et se conformer à un ensemble de « rites » qui vont sceller l’appartenance totale au groupe. Ce dernier aspect, de façon générale, se limite souvent à quelques actes sensés prouver le courage et la témérité du jeune. Cependant, cette volonté de défi et de dépassement de soi, chez l’adolescent, peut parfois prendre des tournures dangereuses, à l’image des comportements déviants, voire délinquants dont les chroniques journalistiques se font l’écho quotidiennement, ou encore des actes de violence sexuelle dont la recrudescence n’est pas pour rassurer.

Ces trois aspects de la vie adolescente, somme toute, ne sont pas nouveaux. Mais la société actuelle représente un véritable couperet qui s’abat sur les cous des fragiles adolescents dès qu’elle en trouve l’occasion. La première lui est fournie par la machine à consommer : celle-ci produit un subtil effet pervers, car en même temps qu’elle oriente les goûts des ados, elle leur donne l’illusion qu’ils sont les maîtres de leurs choix, et qu’ils créent leurs propres valeurs. Dans une telle situation, les parents tendent à être réduits à de simples banquiers, sommés de débloquer les fonds nécessaires au désir de réalisation de leurs progénitures, tout en étant suspectés d’être les complices du monde adulte, qui n’a rien compris à la vie des jeunes.
Parallèlement à cela, les études sociologiques ont mis en évidence que l’insertion des jeunes dans la vie sociale adulte est de plus en plus précoce. Le résultat est que les comportements d’adolescents âgés de quinze ans d’il y a une génération se rencontrent chez des enfants d’à peine dix ans aujourd’hui. Malgré leur manque de maturité psychique, les pré-ados de notre époque ont tôt fait de ranger leur sac de billes et de cesser de jouer à cache-cache. Sans vouloir paraphraser la chanson bien connue dans le monde du rap, il semblerait bien que le « petit frère » veuille grandir trop vite, à moins que la société ne l’aie dopé aux hormones hertziennes... Ajoutons à cela que l’école semble assez loin de la mission éducative et de production de citoyens éclairés qu’elle s’était assigné à l’origine. L’institution, conçue à l’origine comme lieu d’instruction complémentaire à l’éducation familiale, se borne aujourd’hui à une simple transmission des savoirs selon un modèle élitiste maintes fois remis en cause.
En fait, c’est la combinaison de tous ces facteurs qui incite de plus en plus les adolescents à puiser, en quelque sorte, à tous les registres qui sont autour d’eux, et à se forger des espèces de « mixtes culturels » ou des « sous cultures », aux allures aussi extravagantes qu’éphémères.

Pour le parent musulman, il est clair que voir son enfant, parvenu à l’adolescence, adopter un univers de référence empreint des éléments cités ci-dessus, et se traduisant par des types comportementaux aussi éloignés de la référence islamique que le soleil l’est de la lune, pose un sérieux problème. Cependant, même en ayant réussi à former une cellule familiale soudée, il n’est pas évident ni de préparer nos enfants à affronter cette immense pression de la société, ni de remédier aussi facilement à la problématique de l’adolescent musulman vivant en France.


 

Omero M.
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