Aslim Taslam

 

- N°27 Mars 2003 -

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Sociologie

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Regard sociologique sur l’adolescence (4/4)

 

 

5. L’adolescent musulman entre aspirations personnelles, vie familiale et insertion sociale

Nous abordons maintenant le point le plus délicat de notre exposé. Donner les ingrédients de la recette parfaite relève d’un pari perdu d’avance. Tout au plus, nous nous contenterons de faire quelques propositions, qui sont autant de pistes éducatives à repenser en fonction des contextes très subjectifs que chacun de nous vit, à son niveau. La majorité de ces propositions concernent directement la première étape de la vie, celle de l’enfance, car c’est durant cette période que se prend le bon départ.

Première proposition : la question adolescente doit être pensée dans le cadre général de la conception que nous avons de l’éducation des nouvelles générations. A ce titre, il est inutile de focaliser toute notre attention et de déployer tous nos efforts sur les problèmes actuels des adolescents musulmans. S’il est nécessaire de répondre à certaines interrogations des musulmans d’aujourd’hui, il faut avant tout tirer les leçons de leurs échecs pour construire des lendemains meilleurs. De plus, l’éducation d’un individu ne débutant pas à l’adolescence, il est crucial de prendre un bon départ avec son enfant, dès le plus jeune âge, au risque de récolter les fruits amers de la graine qui a mûri sur un sol aride.

Deuxième proposition : la question éducative doit être pensée de façon cohérente. Nous entendons par là que des parents musulmans ayant adopté un style de vie particulier doivent en mesurer les répercussions potentielles sur leurs enfants. De plus en plus, les musulmans s’interrogent sur le caractère licite ou non de tel jeu, de tel programme télé ou encore de tel produit ou tenue vestimentaire que désire leur enfant. Avant de répondre à la question, il est impératif d’opérer une analyse introspective afin de repérer la part d’influence parentale dans ce type d’attitude chez l’enfant. On ne peut pas interdire à un enfant de revendiquer sa plage horaire pour visionner son programme télé préféré si les parents eux- mêmes sont constamment en train de zapper durant la journée. Dans le même ordre d’idée, il est important de signaler que la stratégie éducative, en la matière, peut varier sensiblement d’une famille à l’autre. Ici, le plus important est que l’enfant puisse observer une cohérence entre les propos et les actes de leurs parents. Le simple exemple du père qui, entendant quelqu’un frapper à la porte, dit à son enfant « va répondre que je ne suis pas là ! » se passe de commentaires. Dans le même registre de l’incohérence, nos citerons également le cas des parents qui, dans le souci de préserver une certaine « fraîcheur » de l’âge, adoptent les codes vestimentaires et les conduites de la classe d’âge de leurs enfants adolescents. L’image de la jeune fille sortant avec sa mère et interpellée par une copine lui demandant, à propos de cette dernière : « c’est ta grande sœur ? », est très évoquante. Ici, les rôles sont complètement inversés : autant les enfants de parents immigrés illettrés se retrouvent, de fait, dans une position de supériorité car ils doivent gérer toute la paperasserie de la maison, et ont tendance à dévaloriser les référents culturels du pays d’origine, autant ce jeu du « père-ado » ou de la « mère-copine » peu brouiller la représentation du modèle parental chez l’enfant. Quelque part, on entre dans une illusion de communication : les parents pensent être au goût du jour et branchés parce qu’ils ressemblent à leurs enfants, et pensent comprendre leurs préoccupations.

Troisième proposition : notre conception de l’éducation de l’enfant ne doit pas être pensée en confrontation avec la société. Sachant que nos enfants seront amenés à passer la majeure partie de leur temps au cœur de la cité, il est complètement utopique de se penser en dehors de celle-ci. C’est toute notre vision du bien et du mal, empreinte d’un manichéisme certain, qui est ici à revoir. Il faut se rendre à l’évidence qu’une majorité d’enfants musulmans, à l’avenir, auront des comportements de consommation, une rhétorique et, plus généralement, un mode de vie puisé en grande partie dans les divers registres que leur offre la société. Sans oublier que cela apparaîtra d’autant plus naturel que leurs parents suivront sensiblement le même chemin. Il est difficile, dans une telle configuration, de proposer un style d’éducation risquant de sanctionner l’enfant par son exclusion « de fait » des lieux de socialisation communs à ses pairs.

Quatrième proposition : nous devons avoir une vision claire de ce que nous voulons pour nos enfants, sans tomber dans les extrêmes. Nous visons par extrême, d’un côté, les parents qui se projettent dans un avenir utopique en programmant tout le cursus de leur enfant, afin qu’il devienne l’élite de l’élite. Pour éviter cet extrême, il est nécessaire de faire la part entre la volonté de produire un « mieux » pour nos enfants par rapport à notre propre situation, et la projection sur nos enfants des désirs que nous n’avons pas pu concrétiser, du genre « j’ai déjà prévu toute la trame de vie de mes enfants : à 15 ans il sera dans tel lycée, à 18 ans il aura son bac, il fera tel type d’étude etc., j’ai déjà opéré des choix qui s’imposeront de fait à mes enfants. » C’est un piège, car un enfant n’est pas un ordinateur, on n’appuie pas sur le bouton et il a 18 à l’examen, ça ne marche pas comme cela. Nous devons rechercher avant tout l’épanouissement de nos enfants, à travers des choix qui sont les leurs et qui seront peut être différents des choix que nous aurions voulu pour eux. Souvent, étouffer les désirs de l’enfant se révèle destructeur de leur personnalité ; le cas des enfants complètement introvertis ou, à l’inverse, qui entrent en conflit direct avec leurs parents dès l’adolescence, est révélateur de ce modèle éducatif. A l’opposé, on trouve des parents musulmans déjà préparés à affronter l’échec dans l’éducation de leurs enfants. Ayant eux-mêmes connu la « galère » durant leur adolescence, ils se disent « de toute façon, je vais lui inculquer la religion mais je sais très bien qu’à l’adolescence il fera des bêtises. » En tant que parents, nous espérons que, par les éléments éducatifs et les repères normatifs inculqués à nos enfants, ils seront capables de surmonter, en tout cas de refréner certains désirs susceptibles de contribuer à leur perte.

Cinquième proposition : nous devons avoir une vision claire de l’endroit où nous vivons. Par endroit, nous entendons bien le lieu premier de vie sociale : le quartier, la cité, la ville qui constituent notre environnement quotidien. Trop de musulmans s’affrontent, lors de discussions relatives à l’éducation, dans des polémiques vaines car ils évoquent des tas de problèmes en les dissociant de leurs lieux de vie. Par exemple, parler de la désagrégation du système scolaire est une chose, mais évoquer la situation de nos chers bambins dans leurs écoles respectives est une chose totalement différente. Dans le premier cas, on peut gloser à loisirs pendant des heures à partir de nos connaissances générales sur un problème de société mais, dans le second cas, on risque de se heurter à des situations vécues très hétérogènes. A partir de là, les conseils et « prescriptions » éducatives ne sont à consommer qu’après avis autorisé du « médecin de la société ». Si chacun suit la recette du voisin dans un contexte qui ne recouvre pas du tout la même réalité, il risque de « griller » purement et simplement son enfant.

Sixième proposition : dans la suite logique de la proposition précédente, l’éducation doit être pensée en fonction de notre capacité d’action sur cet environnement. Nous pensons que l’expression arabe « i’tâ’ al badîl » (donner le change), est ici appropriée. Certains parents musulmans, sous prétexte de combattre les dangers de la société, interdisent purement et simplement toute forme de vie sociale à leur enfant, en dehors des moments scolaires obligatoires, et la plupart des loisirs communs aux enfants du même âge que le leur. N’oublions pas que l’enfant et, plus particulièrement l’adolescent, établit des relations avec ses pairs sur la base de codes communs : une même façon de parler, de se vêtir, des goûts communs, etc., ensemble de codes lui assurant l’insertion dans un groupe. Si les parents doivent, bien entendu, intervenir pour fixer des limites précises, il leur appartient toutefois de ne pas supprimer d’emblée ce qu’ils ne pourront pas compenser, car de toute façon, on observe la plupart du temps que le jeune frustré va chercher d’une façon ou d’une autre à assouvir son envie. S’il ne peut pas le faire sous la supervision des parents, il le fera en cachette, ou alors entrera dans une logique de sublimation de la frustration aux conséquences peut être pires que l’objet interdit lui-même. Il faut introduire dans ce registre toute la gestion des phénomènes de mode, des besoins produits, des pratiques scolaires, etc.. Par exemple, interdire en bloc à son enfant d’approcher un « pokémon » dans une école où les professeurs les utilisent comme support d’apprentissage et de communication se révèle complètement aléatoire, sauf si les parents musulmans, en liaison avec d’autres parents d’élèves, ont une capacité réelle d’action auprès des professeurs.

Septième proposition : il est nécessaire de relativiser l’interdiction rapportée à l’enfant. Combien de parents musulmans sont en train de reproduire le même schéma « halâl/harâm » qu’ils ont eux-mêmes vécu ! Si l’adulte peut évaluer la part de conditionnement du comportement produite par telle vague médiatique, ou tel loisir, ou tel type vestimentaire, entre autres, il est clair qu’à son niveau, l’enfant est capable de s’approprier les choses que la société met à sa disposition, en la matière, avec une logique et des modalités complètement différentes. Si l’on observe le comportement de l’enfant dans le domaine du jeu, on voit que, la plupart du temps, celui-ci utilise l’objet comme support de communication en lui donnant des attributs qui correspondent à une sorte d’univers commun aux enfants. Certains parents musulmans sont parvenus à un stade où ils interdisent à leur enfant tels types d’objets, ou telle bande dessinée destinée aux enfants, parce qu’on leur a dit qu’ils contenaient des espèces de suggestions subliminales préjudiciables pour l’enfant.

Huitième proposition : dans notre éducation religieuse, il nous est aujourd’hui impossible d’évacuer la question de la sexualité (si tant est que nous ayons dû le faire à une époque). C’est une question de premier ordre, qui peut influer sur les comportements ultérieurs de nos adolescents. Dans une société où le degré de permissivité croît au fil des jours, cette éducation doit débuter par l’apprentissage du rapport au corps, directement lié à la distinction entre garçons et filles, et à l’accomplissement des rites islamiques de purification.

Neuvième proposition : la communication entre parents musulmans et leur enfant adolescent doit être soigneusement préparée durant l’enfance. Combien de parents se plaignent de ne plus pouvoir communiquer avec leur fils ou leur fille d’une quinzaine d’années ! Lorsqu’on remonte un peu dans le temps, on s’aperçoit que la relation familiale était déjà biaisée dès les premières années de la vie de l’enfant. Ce point mériterait à lui seul une session de réflexion entière, tant l’art de communiquer est délaissé au profit de formes de communications aussi indirectes que périphériques. C’est à travers la communication que les parents vont déceler les aspirations, les attentes, les questionnements de leur enfant et, partant de là, vont pouvoir orienter progressivement ses choix. Un enfant ayant appris à extérioriser ses sentiments devant des parents attentifs qui ont su l’accompagner et l’orienter dans ses choix, donnera naissance à un adolescent responsable qui continuera à s’ouvrir à ses géniteurs, avec l’aide de Dieu.

Dixième proposition : en continuité avec la proposition précédente, il appartient aux parents musulmans de construire le réseau de relation de leur enfant. Les choix relatifs à ce réseau sont directement liés au rapport que les parents eux-mêmes entretiennent au monde environnant et à la communauté musulmane locale. Les choix stratégiques pourront donc varier d’une famille à l’autre. L’essentiel est de choisir des profils de « copains », parmi les musulmans et les non musulmans pour ses enfants, sans renier ses choix personnels, comme nous l’avons déjà dit, mais en lui apprenant littéralement à « décoder » le monde environnant à travers les personnes qu’il fréquente. C’est en apprenant à « choisir » ses relations dans son enfance que l’adolescent sera plus attentif à ne pas se laisser embarquer dans n’importe quel groupe.

Onzième proposition : Dans une société ouvrant aux jeunes la porte des mille et un délices, sans réellement les responsabiliser, il est absolument nécessaire de trouver, en fonction de nos moyens à l’échelle locale, des modes de responsabilisation de nos adolescents. Que ce soit dans les registres religieux, scolaire, sportif, des loisirs ou du désir de réalisation personnel, il est important que l’adolescent saisisse la réalité du monde adulte, et surtout qu’il soit valorisé si ce n’est dans nos lieux de vie communautaires, au moins dans la sphère familiale. Une réflexion sur la façon de penser certaines formes de « rites initiatiques » ne serait pas superflue. Par exemple, responsabiliser l’adolescent au sein d’une association, voire même dans l’accomplissement du culte, pour ceux d’entre eux qui possèdent un bagage religieux, peut représenter un mode de sublimation des désirs tout à fait bénéfique, bien différent de la baguette du f’qih (personne dispensant les cours de religion au sein de la mosquée) prompte à s’abattre sur la tête de leurs parents, lorsqu’ils avaient le même âge.

Conclusion

Les propositions mentionnées ci-dessus sont très concises, et auraient certainement mérité de plus amples détails. Mais nous pensons avoir cerné quelques facettes majeures de la problématique de l’adolescence. Celle-ci apparaît comme assez complexe, dans la mesure où elle résulte de la combinaison de multiples facteurs qui ne sont pas toujours aussi malléables comme nous le voudrions. De toute évidence, la simple éducation « religieuse » de nos enfants ne suffit pas à les protéger et à orienter leur évolution dans le monde contemporain. Le simple fait que des enfants de couples « branchés » rechignent à venir participer aux activités d’une mosquée, pourtant préparées par des frères et sœurs apparemment compétents et parfaitement au fait des choses de la société, parce que ces enfants préfèrent les histoires et les activités dispensées par le maître d’école, ou ne veulent pas rater le créneau de leur émission préférée, doit nous interpeller sérieusement. Ce n’est pas une anecdote du siècle dernier (le vingtième !), mais la réalité de plusieurs sites ou l’on expérimente pourtant des formes nouvelles d’actions envers enfants et adolescents musulmans. Réalité qui nous rappelle la pression extraordinaire qu’exerce la société sur les esprits des gens, quel que soit leur âge, et nous invite à mettre en commun nos expériences locales pour améliorer sans cesse notre regard sur une pédagogie adaptée aux nouvelles générations.


 

Omero M.
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