Aslim Taslam

 

- N°27 Mars 2003 -

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Histoire

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Sira des quatre califes : Ali ibn Abi Talib (1)

 

Cet article est le septième d’une longue série, incha Allah, de biographies de musulmans notoires. Nous poursuivrons avec la vie du quatrième Calife, Ali ibn Abi Talib (r.a.), par le Professeur Fazl Ahmad.

 

Les premières années de sa vie

"Mes yeux sont douloureux, mes jambes sont faibles, mais je resterai à tes cotés, ô Messager d’Allah !"
C’est ainsi que s’exprima un jeune garçon de dix ans lorsque le Messager d’Allah saws diffusa le message divin à ses proches. Ce garçon n’était autre que Ali, le cousin du Saint Prophète saws.
Ali était né quand le Prophète saws avait trente ans environ. Son père Abu Talib, était l’oncle du Prophète saws par le sang. Sa mère s’appelait Fatima.
Le Saint Prophète saws avait perdu son père avant sa naissance puis sa mère, alors qu’il était encore très jeune, ainsi que son grand père Abdul Muttalib. C ‘est pourquoi ce fut son oncle Abu, Talib qui l’éleva et prit soin de lui. Abu Talib avait une famille nombreuse et n’était pas vraiment riche. Quand Ali naquit, le Prophète saws était devenu un homme, il avait une femme et des enfants. Aussi accueillit-il Ali chez lui et l’éleva comme son fils pour soulager un peu les charges familiales de son oncle qu’il aimait tendrement. Cette décision eut une autre conséquence : Ali grandit dans une atmosphère de vertu et de pitié qu’aucun autre foyer aurait pu lui apporter.
Cette éducation marqua profondément l’esprit d’Ali. Elle lui donna une vision fine des choses et un amour passionné de la vérité. Mais surtout, elle fit de lui un combattant sans peur dans la voie de l’islam. Ces qualités allaient faire de lui l’un des grands atouts de l’islam.

Adhésion à l’Islam

Ali avait neuf ans quand le Saint Prophète saws apprit la Mission divine qui était la sienne. Un jour le jeune garçon vit son cousin et sa femme prosternés, leur front contre le sol, tout en murmurant des louanges adressées à Allah, le Tout Puissant. Ali fut stupéfait par ce spectacle. Jamais encore il n’avait vu de gens prier de cette façon.
Quand la prière fut achevée, Ali demanda à son cousin ce que signifiait cette étrange gestuelle.
"Nous adorons Allah, l’Unique", dit le Prophète saws. "Je te conseille de faire de même. Ne t’incline jamais devant Lat, Uzza ou toute autre idole."
"Mais je n’ai jamais entendu rien de tel", dit Ali. "Je vais en parler d’abord à mon père puis je te tiendrai au courant."
"Tu ne dois en parler à personne pour l’instant. Réfléchis-y par tes moyens et prends ta décision", dit le Prophète saws à son jeune cousin.
Ce conseil eut un effet irrésistible sur le bon sens d’Ali. Il commença à y réfléchir, et plus il y pensait, plus il était convaincu de la véracité des dires de son cousin qui était si bon et vertueux. Le lendemain matin, Ali embrassa l’islam. Il était le premier jeune garçon à rejoindre la religion divine. Quelle marque d’indépendance de jugement pour un garçon de son age, surtout dans une société accoutumée au culte des idoles. Mais c’est là la preuve de son amour inné de la vérité.

Ses relations privilégiées avec le Prophète saws

Ali grandit sous la surveillance du Prophète saws qui l’entourait de son amour et de ses soins. Cela lui donna une vision approfondie des réalités fondamentales de la vie et de la foi. Le Prophète saws a dit un jour : "Je suis la cité de la science et Ali est sa porte."
L’amour de Ali pour le Prophète saws n’avait pas de limites. La nuit où le Prophète saws quitta Médine pour la Mecque, sa maison était encerclée par des hommes assoiffés de sang et l’éclat métallique de leurs épées dégainées luisait dans l’obscurité. Ils étaient prêts à tailler en pièces le premier qui sortirait de la maison. Le Prophète saws demanda à Ali de s’étendre sur son lit tandis que lui-même quittait la maison discrètement. Ali se jeta joyeusement sur sa couche et y dormit tranquillement toute la nuit. La mort rôdait autour de la maison mais Ali ne s’en souciait guère, tout heureux qu’il était à l’idée d’aider le Prophète saws à sauver sa vie. Au matin, quand les Quraychites comprirent qu’ils avaient été dupés ils furent pris de colère. Certains suggérèrent de faire payer à Ali la part qu’il avait prise dans cette ruse, mais il fit face à leur menace avec tant de sérénité que les Quraychites le laissèrent en paix.
Le saint Prophète saws avait des dépôts du peuple sous sa garde. Malgré toute l’opposition qu’ils lui manifestaient, les Mecquois ne connaissaient pas d’autre homme auquel ils pouvaient faire confiance. Le Prophète saws devait restituer ses dépôts avant son départ pour Yathrib. Il les confia à Ali qui les rendit soigneusement à leurs propriétaires. Ali resta à la Mecque encore trois jours, puis une fois les dépôts rendus, il se mit en route pour Médine et rejoignit le Prophète saws.
Ali avait un lien de parenté très fort avec le Prophète saws mais celui-ci voulait le rendre encore plus fort. Aussi lui donna-t-il sa fille Fatima en mariage, la plus jeune et la préférée parmi ses filles. Ali avait conscience de l’honneur qui lui avait été fait. Il n’épousa aucune autre femme du vivant de Fatima. Elle lui donna deux fils, Hasan et Hussein que le Prophète saws chérissait comme ses propres fils.
En l’an 9 de l’hégire, le Prophète saws envisagea de mener une expédition contre la Syrie, il s’agit de la fameuse expédition de Tabuk. Il décida de confier la gestion de Médine à Ali pendant son absence. Les hypocrites y virent une occasion de nuire à Ali. "Le saint Prophète ne veut pas d’Ali à ses cotés, dirent ils."
La rumeur parvint au Saint prophète saws qui fit appeler aussitôt Ali et lui dit : "Ô Ali, ne veux-tu pas avoir avec moi la même relation que celle qui unissait Aaron à Moise ?"
Ces propos firent taire les hypocrites.
En l’an 9 de l’hégire eut lieu le premier pèlerinage islamique. A cette époque Allah interdit l’entrée des idolâtres dans la Kaaba et il fallait annoncer cela aux gens rassemblés pour le pèlerinage. Selon la coutume arabe cela ne pouvait être fait que par le Prophète saws ou l’un de ses proches. Le Prophète saws choisit Ali pour cette mission et lui confia sa propre chamelle Qaswa. Ali monta sur Qaswa et annonça à la foule les décrets d’Allah.
Pendant la maladie du Prophète saws, Ali se tint constamment à son chevet. Quand le Prophète saws mourut, ce fut Ali, assisté par son oncle Abbas qui accomplit les rites funéraires. Ali était l’un des scribes de la révélation. Il écrivit aussi des lettres pour le Prophète saws.
Ali est l’un des hommes qui reçut la bonne annonce du Paradis. Les trois précédents califes se référaient souvent à son avis. Omar avait coutume de dire : "Ali est le meilleur juge parmi nous". Plus d’une fois Omar confia Médine à Ali, lorsqu’il s’absentait. En fait, Omar considérait Ali comme la personne la plus compétente pour poursuivre son oeuvre. S’il ne l’a pas nommé comme successeur, c’est qu’il était persuadé qu’il serait élu par le peuple.
Dans les premières années du califat d’Othman, Ali continua à jouer un rôle important dans l’élaboration de la politique étatique. Ce n’est que plus tard que le vieux calife se laissa dominer par les hommes de son clan.

Sa participation aux batailles

Ali s’est illustré dans plus d’une bataille du vivant du Prophète saws. A l’exception de Tabuk, il a pris part à toutes les batailles et expéditions.
Pendant la bataille de Badr, l’épée d’Ali fit des prodiges. Selon la coutume arabe, trois des plus valeureux guerriers qurayshites s’avancèrent pour un combat singulier. Ali tua deux d’entre eux, ce qui sema la terreur dans le coeur de l’ennemi.
A la bataille d’Ohod, Ali se tint vaillamment aux côtés du Prophète saws. Cette bataille fut perdue à cause des archers musulmans qui avaient laissé le défilé sans défense. La panique et la confusion gagnèrent les rangs des musulmans et beaucoup se mirent à fuir. La rumeur selon laquelle le Prophète saws était mort se répandit bientôt. Au milieu de ce désordre, Ali était de ceux qui restaient auprès du Prophète saws. L’ennemi avait creusé un fossé profond puis l’avait recouvert de branchages, le Prophète saws y tomba. Ce fut Ali avec l’aide de Abu Bakr et de Talha qui le sortit de là. Avec Fatima il s’occupa de laver et soigner les blessures du Prophète saws. Il reçut lui-même dix-sept blessures lors de la bataille.
En l’an 5 de l’hégire, tous les ennemis de l’islam se rassemblèrent et formèrent une immense armée dirigée contre Médine. Le Prophète saws défendit la cité en creusant un grand fossé très profond autour de Médine. Mais un jour Abdwoud, un guerrier réputé dans toute l’Arabie, franchit le fossé sur le dos de son cheval. Nul n’osait le défier, mais finalement Ali s’avança. « Rappelle-toi Ali, dit le Prophète saws, il s’agit de Abdwoud. »
« Je sais, ô messager d’Allah », répondit Ali.
En quelques minutes Ali jeta à terre son redoutable ennemi et lui coupa la tête.
La tribu juive des Banu Quraiza de Médine avait forcé le Prophète saws à prendre des mesures politiques contre elle. Ali joua un rôle déterminant. Il encercla la place forte juive et prit l’avantage sur ses ennemis et fit la prière dans la cour de la forteresse.
Les juifs avaient plusieurs places fortes à Khaybar. Elles constituaient une menace permanente pour les musulmans. Le saint Prophète saws leva une armée contre les juifs qui menèrent une lutte acharnée. Mais leurs places fortes tombèrent l’une après l’autre. Cependant Qourmous, le fleuron de leurs forteresses, était encore debout. Le commandant Marhab repoussait toutes les attaques. Un jour, le Prophète saws dit : "Demain je donnerai l’étendard à un homme aimé d’Allah et de Son prophète et qui aime Allah et son prophète. Allah lui accordera la victoire."
Tout le monde était curieux de savoir qui serait l’élu.
Le lendemain, ce fut Ali qui fut désigné. Il tua Marhab et son frère et prit la forteresse.
Ce fut Ali qui rédigea le traité de Hudaibiya. Le saint Prophète saws en dicta les termes et Ali écrivait. Les délégués qurayshites émirent des objections au sujet des termes "Prophète d’Allah" qui étaient écrits sous le nom du saint Prophète saws. Il voulaient qu’on écrive à la place "Muhammad bin Abdullah". Le saint Prophète saws consentit à cette modification. Mais Ali refusa d’effacer les mots "Prophète d’Allah". Le saint Prophète saws du le faire lui-même, de sa propre main.
Quand le Prophète saws entra dans la Mecque victorieux, c’est Ali qui tenait l’étendard.
Lors de la bataille de Hounain, la confusion qui avait eu lieu à Ohod se répéta pendant un moment, mais Ali se tint sans faillir aux cotés du Prophète saws.

L’élection d’Ali

Après la mort d’Othman, le califat resta vacant pendant trois jours. Médine se trouvait entre les mains des émeutiers. Ghafqi, le chef des émeutiers égyptiens, dirigeait la prière dans la mosquée du Prophète saws. La plupart des Compagnons avaient quitté Médine en ces jours sombres d’holocauste. Les rares qui étaient restés n’avaient aucun moyen d’agir. Ils demeuraient dans leurs maisons, ne pouvant s’opposer aux émeutiers.
Ceux-ci proposèrent Ali comme nouveau Calife et lui demandèrent d’accepter. Ali refusa tout d’abord. Cependant il fallait que quelqu’un ramène les choses à la normale. La capitale se trouvait dans une situation sans issue. Ali s’entretint avec les Compagnons demeurés à Médine. Ils lui dirent qu’il lui incombait de servir le peuple, alors Ali accepta de prendre en charge la gestion de l’Etat islamique. Il allait ainsi devenir le quatrième calife de l’islam.
Tout le monde se rendit à la mosquée du Prophète saws pour prêter allégeance. Malik Ushtar fut le premier à le faire, suivi d’autres gens.
Talha et Zubair, les deux grands Compagnons se trouvaient à Médine à ce moment-là. Ils faisaient partie des six électeurs nommés par Omar et Ali voulait s’assurer de leur soutien. Il les fit mander.
"Si l’un de vous veut être calife", dit-il à leur arrivée, "je suis prêt à lui prêter allégeance."
Tous deux refusèrent ce fardeau.
"Alors à vous de me prêter allégeance", dit Ali.
Zubair resta silencieux tandis que Talha montrait quelques réticences. A ce moment, Malik Ushtar dégaina son épée. "Prêtez allégeance ou je ferai voler vos têtes." dit-il.
Tous deux prêtèrent allégeance.
Puis on appela Saad bin Waqaas. Lui aussi faisait partie des six électeurs.
"N’aie pas de crainte à mon sujet", dit-il à Ali. "Quand d’autres seront venus te prêter allégeance, je ferai de même."
Vint le tour de Abdullah bin Omar. Sa réponse fut identique à celle de Saad.
"Il faut que quelqu’un se porte garant pour toi", dit Ali.
"Je n’ai pas de garants à présenter", fut la réponse.
Malik Ushtar se leva et s’écria : "Confie-le moi et je lui couperai la tête."
"Non", dit Ali. "Je serai son garant."
Certains Ansar parmi les plus notables ne prêtèrent pas non plus allégeance à Ali. Tous les Ommayades partirent pour la Syrie, emportant avec eux la tunique maculée de sang du défunt vizir ainsi que les doigts coupés de son épouse, Naila.

La première allocution publique

Devenu calife, Ali prononça son premier discours. Il était éloquent et plein de force. Ali dit :
"L’espace qui entoure la Kaaba est sacré. Allah a enjoint aux croyants de vivre ensemble comme des frères. Est musulman celui qui ne blesse autrui ni par son épée ni par ses propos. Craignez Allah dans vos relations avec autrui. Au jour du Jugement, vous aurez à répondre de vos actes, même ceux commis envers des animaux. Obéissez à Allah le Tout Puissant. Ne transgressez pas Ses commandements. Faites le bien et tenez-vous loin du mal."
Ali savait bien qu’une période difficile s’annonçait. Les forces du désordre avaient été libérées de tout joug et il faudrait beaucoup d’efforts et de patience, ainsi que de tact pour rétablir l’ordre. Ali espérait mener à bien cette tâche avec la coopération de son peuple.

Ali face à un dilemme

Sitôt le discours fini, un groupe de Compagnons alla à la rencontre d’Ali. Zubair et Talha en faisaient partie. "Tu es le nouveau calife", dirent les membres de cette délégation. "Ton premier devoir est de restaurer la Sharia dans sa plénitude et donc de châtier les meurtriers d’Othman. C’est sur cette base que nous t’avons prêté allégeance."
"Je ne laisserai pas le meurtre d’Othman impuni", dit Ali, "mais vous devez attendre. Nous ne sommes pas dans des conditions normales. Les émeutiers sont encore puissants à Médine. Nous sommes entre leurs mains et ma propre situation est délicate. Aussi je vous prie d’être patients et dès que la situation le permettra, je ferai mon devoir."
Cette réponse ne satisfit pas tout le monde. Certains pensèrent que Ali essayait d’éluder la question. D’autres pensaient qu’il était sincère dans ses propos. D’autres encore disaient qu’il fallait prendre les choses en main soi-même. Si Ali était incapable de punir les meurtriers d’Othman, ils s’en chargeraient.
Les émeutiers eurent connaissance de ce qui se préparait. Ils étaient certains que Ali les punirait si la situation redevenait normale. Leur seul espoir consistait à faire perdurer cet état de confusion. Pour ce faire, il suffisait de monter les groupes les uns contre les autres. Ils s’y mirent aussitôt, semant la mésentente partout. Leur but était de susciter la désunion parmi les chefs de l’opinion publique. Leur sécurité et leur avenir étaient à ce prix.
A peine entré en fonction, Ali commença à sentir le poids du fardeau qu’il devait assumer. Les émeutiers avaient soutenu sa cause et marché sur Médine pour l’élever au califat. Mais il n’approuvait pas leur méthode. Il savait qu’il devait les punir. Pour cela, il avait besoin du soutien des Compagnons et de tous les officiers, mais il n’était pas certain d’obtenir un soutien unanime. Il lui fallait donc attendre et voir comment cela évoluerait. Certains interprétèrent faussement cette politique d’attente. Ils voulaient des mesures rapides. Ils avaient vu Abu Bakr et Omar agir avec promptitude en leur temps. Ils ne comprenaient pas que la situation était désormais bien différente.

Tel était le dilemme auquel était confronté Ali. Son sens aigu de la justice lui conseillait de prendre des mesures rapides et fermes. Mais la fragilité de sa position le lui interdisait. Ali ne voyait pas de réponse satisfaisante à ce dilemme.

(A suivre incha Allah)


 


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