Aslim Taslam

 

- N°29 Mai 2003 -

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Histoire

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Sira des quatre califes : Ali ibn Abi Talib (2)

 

Cet article est le huitième d’une longue série, incha Allah, de biographies de musulmans notoires. Nous poursuivrons la vie du quatrième Calife, Ali ibn Abi Talib (r.a.), par le Professeur Fazl Ahmad.

 

Ali prend les choses en main

Ali croyait honnêtement que les problèmes qu’avait rencontrés Othman étaient dus à l’influence néfaste de son entourage : C’était l’ambition des Banu Ommaya qui avait généré une telle situation. Ils avaient profité de façon indue de leur ascendant sur le calife, honnête mais vieillissant, pour accéder au pouvoir et commettre des abus, et leurs excès avaient été imputés injustement à Othman. La mort tragique du calife et la situation de désordre qui régnait depuis étaient l’oeuvre de ces hommes. Il fallait donc qu’ils partent, sans quoi les choses ne pourraient revenir à la normale. Ali était décidé à éradiquer le mal à sa racine. Aussi son premier acte en tant que calife fut de démettre tous les gouverneurs provinciaux de leurs fonctions et de confier leurs charges à d’autres.
Ibn Abbas et Mughira bin Shaaba étaient parmi les amis les dévoués d’Ali. Ils le dissuadèrent de prendre des mesures trop hâtives :
“Obtiens d’abord le serment d’allégeance de tous les gouverneurs”, conseillèrent-ils. “Quand tu seras fermement établi, alors tu pourras faire ce que tu veux. Si tu les renvoies maintenant, ils pourraient refuser de te reconnaître comme Calife, en prenant pour prétexte à ce refus le meurtre d’Othman. Ils pourraient aussi prendre les armes contre toi en se servant de ce même prétexte.”
Ali n’écouta pas ce conseil. Il ne estimait qu’on ne pouvait pas se montrer opportuniste si on voulait demeurer le bras de la justice. Mughira bin Shaaba ne fut pas satisfait par son attitude. Il prévint le nouveau calife que ses mesures trop promptes lui vaudraient des problèmes, puis il quitta Médine pour la Mecque.

Les nouveaux gouverneurs sont froidement accueillis

Les gouverneurs d’Ali entrèrent bientôt en fonction. Mais aucun d’entre eux ne reçut d’accueil enthousiaste. L’Egypte semblait être très favorable à l’élection d’Ali. Mais lorsque le nouveau gouverneur y arriva, il trouva une situation bien différente de ce qu’il attendait. Certains l’acceptèrent comme nouveau gouverneur, mais un grand nombre de gens exigeait que l’on punisse rapidement les meurtriers d’Othman. Si ce n’était pas fait, disait-ils, ils n’avaient que faire du nouveau calife et de son gouverneur. Il y avait un autre groupe qui demandait exactement le contraire. Ils pensaient que les meurtriers de l’ancien calife ne devaient pas du tout être punis.
Le nouveau gouverneur de Bassorah fut confronté à la même situation. Une partie du peuple soutenait les émeutiers et une autre s’y opposait.
Le gouverneur de Kufa était encore en chemin lorsque il rencontra une délégation de notables venant de cette ville.
“Tu ferais mieux de rebrousser chemin”, dirent-ils. Les habitants de Kufa ne t’accepteront jamais à la place de Abu Musa Ashari. Ne mets pas ta vie en péril."
La menace eut tant d’effet sur le pauvre gouverneur qu’il s’en retourna docilement à Médine.
Quand le gouverneur de Syrie atteignit Tabuk, il se vit bloquer l’accès par des soldats de Muawya. Il leur montra la lettre qui attestait de ses nouvelles fonctions.
“Si tu as été nommé par Othman, tu es le bienvenu. Mais si tu as été envoyé par quelqu’un d’autre, tu ferais mieux de faire demi-tour.”
Le gouverneur rentra à Médine.
Le nouveau gouverneur du Yémen put entrer en fonction sans difficultés ; cependant son prédécesseur avait laissé le trésor complètement vide.

Ali prend des mesures

Kufa et la Syrie étaient les deux provinces qui avaient ouvertement bafoué l’autorité du nouveau calife. Ali envoya des messagers aux gouverneurs respectifs de ces deux provinces pour qu’ils lui exposent la situation. Abu Musa Ashari, le gouverneur de Kufa, envoya une réponse satisfaisante dans laquelle il assurait sa loyauté au calife. Il ajouta qu’il avait obtenu de son peuple l’allégeance à Ali.
Dans la lettre adressée à Muawya, Ali avait dit : “Prête-moi allégeance ou prépare-toi au combat.” Muawya envoya un homme très avisé pour transmettre au calife sa réponse. Ali ouvrit la lettre. Elle ne contenait que ces mots : “Au nom de Dieu, le Tout-Miséricordieux le Très-Miséricordieux. ” Ali en fut stupéfait.
“Que cherche à me dire Muawya par cette lettre ?”
L’homme se leva et dit : “Quand j’ai quitté la Syrie, cinquante mille soldats vétérans pleuraient la mort d’Othman, leurs barbes étaient humides de larmes. Ils ont juré de châtier les meurtriers d’Othman. Ils ne rangeront leurs épées tant qu’ils ne l’auront pas vengé.”
L’un de ceux qui se tenaient auprès d’Ali se leva et dit : “Ô messager, penses-tu nous effrayer avec votre armée syrienne ? Par Allah, la tunique d’Othman n’est pas la tunique du prophète Joseph (as) et le chagrin de Muawya n’est pas celui du Prophète Jacob (as). Si les Syriens pleurent Othman, en Iraq les gens sont sévères à son égard.”
Les propos du messager avaient blessé Ali et il s’écria : “Ô Allah ! Tu sais que je n’ai rien à voir avec le meurtre d’Othman. Les coupables se sont enfuis.”
La réponse de Muawya donna un indice à Ali sur les intentions du gouverneur de Syrie. Il ne partirait pas sans livrer bataille. Aussi Ali se prépara-t-il au combat. Hassan, le fils aîné d’Ali était contre toute effusion de sang. Il supplia son père de renoncer au califat plutôt que de provoquer une guerre civile. “Avec le temps”, ajouta-t-il, “les gens accepteront ton autorité.” Mais Ali n’était pas d’accord avec son fils.
La confrontation imminente entre Ali et Muawya suscitait une atmosphère de malaise à Médine. Ali savait combien le gouverneur de Syrie était un homme puissant et plein de tact. Le faire plier serait une rude tâche. En peu de temps une armée fut levée pour combattre ceux qui refusaient l’autorité du nouveau calife.

La bataille du Chameau

Avant de s’occuper de Muawya, Ali devait faire face à un autre danger. Aïcha, l’une des veuves du Saint Prophète saws, s’opposait à lui. Aïcha était partie pour accomplir le pèlerinage pendant le meurtre d’Othman. Sur le chemin du retour elle apprit la terrible nouvelle. Elle retourna à la Mecque et prit la parole devant une assemblée publique. Elle dit aux gens combien les émeutiers avaient été cruels de tuer de sang froid le vieux calife dans la sainte cité du Prophète saws. Elle fit appel à tous pour venger la mort de l’ancien calife.
Des centaines d’hommes répondirent à l’appel d’Aïcha. Parmi eux se trouvait le gouverneur de la Mecque. Dans le même temps, Talha et Zubair étaient arrivés à la Mecque. Ils racontèrent à Aïcha ce qu’ils avaient vu à Médine. Ils insistèrent auprès d’elle sur la nécessité de prendre des mesures rapides contre les émeutiers et lui assurèrent leur soutien. Ils lui conseillèrent aussi d’aller à Bassorah pour gagner plus de gens à sa cause. Abdullah bin Omar se trouvait aussi à la Mecque à ce moment-là. On essaya de le persuader de rejoindre Aïcha mais le pieux Abdullah refusa de se laisser entraîner dans cette guerre civile.
Aïcha se mit en route pour Bassorah, à la tête d’un cortège important et d’autres personnes encore se joignaient à elle. Quand elle parvint à Bassorah elle avait 3000 hommes prêts à défendre son étendard. Le gouverneur de Bassorah envoya des messagers pour s’enquérir de l’objet de sa visite. Elle répondit qu’elle était venue parler aux gens de leur devoir envers l’ancien calife. Puis les messagers se rendirent auprès de Talha et Zubair et leurs posèrent la même question.
“Nous voulons venger la mort d’Othman”, dirent-ils.
“Mais vous avez prêté allégeance à Ali”, ajoutèrent les messagers.
“L’allégeance nous a été arrachée à la pointe de l’épée. De toute façon nous aurions respecté ce serment d’allégeance si Ali avait vengé la mort d’Othman ou nous avait autorisés à le faire.”
Le gouverneur de Bassorah décida de s’opposer à Aïcha jusqu’ à ce qu’Ali lui envoie de l’aide. Il sortit de la ville avec son armée, prêt à se battre. Les deux armées se faisaient face. Avant le début de la bataille, Aïcha fit un discours poignant devant l’armée adverse. Elle évoqua le lâche assassinat d’Othman, commis de sang froid et expliqua à quel point il était important et urgent de le venger. Son discours était si convainquant et avait une telle force que la moitié de cette armée se rangea à ses côtés.
Le combat commença. Il se poursuivit jusqu’au soir et reprit le lendemain. Vers midi les deux armées firent la paix et se mirent d’accord pour envoyer un homme à Médine. Il devait vérifier si le serment de loyauté de Talha et Zubair avait été prêté librement ou sous la contrainte. Si cela s’était fait de leur libre choix, alors l’armée d’Aïcha devait faire demi-tour. Autrement, le gouverneur devait quitter Bassorah. On choisit le juge en chef de Bassorah pour mener à bien cette mission : son rapport serait accepté par les deux parties. Aussi Kaab bin Thaur, le juge en chef de Bassorah, se rendit à Médine. Il y arriva un vendredi et se dirigea immédiatement à la mosquée du Prophète saws. Il se plaça devant l’assemblée des croyants et dit : "Ô gens, j’ai été envoyé par le peuple de Bassorah. J’ai fait tout ce chemin pour savoir si Talha et Zubair avaient prêté allégeance de leur plein gré ou sous la contrainte."
"Par Allah !" Usama bin Zaid, "Le serment leur fut extorqué à la pointe de l’épée."
Le témoignage de Usama fut confirmé par plusieurs grands Compagnons. Le juge de Bassorah vérifia ainsi la véracité des dires de Talha et Zubair.

Aisha Occupe Bassorah

Ali apprit ce qui se passait à Bassorah. Il écrivit au gouverneur de ne pas capituler.
"Même si Talha et Zubair ont été contraints à prêter allégeance, on a usé de la force pour créer les différences entre eux”, dit-il dans sa lettre.
Dans le même temps, le juge en chef de Bassorah était revenu dans sa ville. Il confirma les propos de Talha et Zubair. Ceux-ci demandèrent au gouverneur d’honorer sa parole et d’abandonner la cité. Mais entre temps ce dernier avait reçu les ordres du calife, et donna la priorité à son devoir d’obéissance envers le calife. Il se battit donc pour défendre la cité, mais il perdit et fut fait prisonnier.
Bassorah fut occupée le 4 de Rabi-ul-Akhir, 36 A.H. Talha et Zubair se lancèrent immédiatement à la recherche de ceux qui avaient pris part aux soulèvement contre Othman. Des centaines d’hommes furent interrogés. Un grand nombre fut arrêté et jugé. Beaucoup parmi eux furent déclarés coupables et exécutés. Bassorah connut pendant quelques temps le règne de la terreur.
Après avoir occupé Bassorah, Aïsha, Talha et Zubair adressèrent une longue lettre aux différentes provinces du monde musulman pour expliquer aux gens que la main d’Allah s’était abattue de façon inexorable sur les meurtriers d’Othman à Bassorah.

Les Compagnons répondent à Ali

Les événements de Bassorah préoccupaient Ali. Pour l’instant, il devait laisser Muawya de côté et rétablir la situation en Irak en priorité. L’affrontement avec Aïcha était inévitable. Il appela les gens de Médine à se rassembler sous sa bannière mais il eut peu de réponses. Pour beaucoup de Compagnons, la simple idée d’un tel conflit était insoutenable. Comment pourraient-ils combattre la veuve du Prophète saws ? Saad bin Waqqas, le conquérant de l’Iran, dit : “Ô commandant des croyants, je veux une épée qui sépare les musulmans des non musulmans. Si tu me donnes cette épée, je combattrai à tes côtés. Si tu n‘as pas cette épée, je te prie de m‘excuser.”
“Je te demande au nom d‘Allah” dit, Abdullah bin Omar, "de ne pas me contraindre à faire quelque chose que mon coeur déteste."
"Le Prophète d’Allah m’a enjoint”, répondit Muhammad bin Muslima, “d’user de mon épée tant que le combat m’opposait à des mécréants. Il m’a dit de la briser quand commencerait le combat mené contre des musulmans. J’ai déjà réduit mon épée en morceau.”
“Je t’en prie, fais-moi grâce de ce devoir”, dit Usama bin Zaid. "J’ai juré de ne pas me servir de mon épée contre un homme qui dit : “Il n’y a pas de divinité hormis Allah.”
Quand Ushtar apprit la réponse de ces Compagnons, il suggéra à Ali de les emprisonner.
"Non," répondit Ali, "Je ne veux pas les forcer à agir contre leur gré."

Des renforts de Kufa

Vers la fin du mois de Rabi-ul-Awwal, 36 A.H., Ali se mit en route pour l’Irak. Il espérait arriver à Bassorah avant ses adversaires, mais le trajet était trop long et le temps trop court pour que ce soit possible. A Dhi Qar, il apprit qu’Aïcha occupait Bassorah. Il s’arrêta donc là.
Ali avait envoyé plusieurs messages à Abu Musa Ashari, le gouverneur de Kufa, pour lui demander de l’aide. Abu Musa redoutait fortement la guerre civile et détestait l’idée de voir des musulmans s’attaquer à d’autres musulmans. Il voulait se tenir à l’écart de ce conflit. Les gens de Kufa avaient suivi son conseil. Ils décidèrent donc de ne pas prendre part à la lutte qui opposait Aïcha et Ali.
Ali finit par envoya son fils aîné, Hassan, à Kufa. Quand il arriva, Abu Musa était en train de s’adresser à un rassemblement de croyants dans la mosquée. Il les exhortait à se tenir à l’écart de la guerre civile. Quand il eut fini, Hassan monta sur la tribune. Il expliqua que son père était devenu le calife de façon légitime, que Talha et Zubair étaient revenus sur leur parole et que c’était le devoir du peuple que d’aider leur calife à combattre l’injustice.
Le discours eut un effet immédiat sur l’auditoire. Un notable de Kufa se leva et dit : “Ô gens de Kufa, notre gouverneur a parlé avec raison. Mais l’intégrité de l’Etat est une nécessité. Sans elle, il ne peut y avoir de garantie de paix ni de justice. Ali a été élu calife. Il vous appelle à combattre l’injustice. Vous devez donc l’aider de votre mieux.”
Cet appel fut suivi d’autres appels similaires, lancés par d’autres notables de Kufa. Le peuple fut convaincu par ces discours. Bientôt 9000 hommes se préparèrent à rejoindre Ali. Ali leur assura qu’il ferait tout son possible pour éviter les effusions de sang. Même si le combat devenait inévitable, il limiterait les pertes autant que possible.
Cette déclaration contribua à rallier les gens de Kufa à sa cause. Cela ajouta grandement à son pouvoir et à son prestige. Cependant, Ali restait prudent face à l’épreuve de force à venir.

Les pourparlers de paix échouent

Arrivés à Bassorah, Ali envoya un messager à Aïcha pour dissiper le malentendu qui l’opposait à elle.
“Que voulez-vous exactement ?” demanda le messager.
“Nous ne voulons rien d’autre que le bien des musulmans. Mais cela ne sera pas possible tant que la mort d’Othman ne sera pas vengée.”
“Cette volonté de vengeance est légitime”, continua le messager. “Mais comment pouvez-vous venir à bout des fauteurs de troubles si vous n’affermissez pas l’autorité du calife en premier lieu ? Vous en avez fait vous-mêmes l’expérience. Vous avez commencé à punir les émeutiers de Bassorah, mais vous n’avez rien pu faire dans le cas de Harqus bin Zubair. Vous vouliez l’exécuter mais 600 hommes sont venus le défendre. Si la nécessité peut vous contraindre à épargner cet homme, comment pouvez-vous blâmer Ali ? Si vous voulez vraiment mettre fin au troubles, rassemblez vous sous la bannière du calife. Ne plongez pas les croyants dans la guerre civile. C’est une question qui concerne tout le monde. J’espère que vous préférerez la paix et l’ordre à la souffrance et au carnage.”
Aïcha, Talha et Zubair furent touchés par cet appel. "Si Ali a vraiment l’intention de venger la mort d’Othman, alors nos différends seront facilement réglés”, dirent-ils.
Le messager rapporta donc une réponse prometteuse au calife. Il était accompagné d’hommes de Bassorah qui voulaient s’assurer que Ali ne les traiterait pas en ennemi vaincu. Ce dernier leur répondit qu’ils n’avaient rien à craindre. L’espoir d’une paix prochaine brillait donc à l’horizon. Mais dans l’armée d’Ali, il y avait Abdullah bin Saba et ses hommes. La signature de la paix allait causer leur perte. Ils étaient très ennuyés par les propos qu’Ali avait tenus après le retour de son messager.
“Ô gens“, dit-il, “la plus grande faveur que Dieu vous est faite est l’unité. L’unité vous rend forts et puissants. Les ennemis de l’islam ne veulent pas de cela. Ils ont tout fait pour ébranler notre unité. Prenez-y garde. Demain nous marcherons vers Bassorah, animés par des intentions pacifiques. Ceux qui ont pris part à l’assassinat d’Othman n’ont rien à faire avec nous.”
Abdullah bin Saba et ses hommes furent décontenancés par cette déclaration. Ils se réunirent en secret.
“Ali va venger la mort d’Othman”, se dirent-ils les uns aux autres. Il parle maintenant comme Talha, Zubair et Aïcha. Nous devons agir.
Le lendemain, Ali et son armée marchèrent vers Bassorah. Talha et Zubair sortirent de la cité avec leur armée. Les deux armées se firent face pendant deux ou trois jours. Les négociations se poursuivaient. Le troisième jour, les chefs des deux camps eurent une discussion face à face. Ali s’avança sur son cheval et de l’autre coté Talha et Zubair s’avancèrent eux aussi. Ils se faisaient face à présent.
“Ne suis-je pas votre frère ?” dit Ali en s’adressant à eux. “Le sang d’un musulman n’est-il pas sacré pour un autre musulman ?”
“Mais tu as pris part au soulèvement contre Othman”, rétorqua Talha.
"Je maudis les meurtriers d’Othman," répondit Ali. "Ô Talha ! Ne m’as tu pas juré que tu me serais loyal ?" “Oui, mais c’était à la pointe de l’épée”, répliqua Talha.
"Te souviens-tu, Ô Zubair," dit Ali, s’adressant maintenant au second des deux hommes, "que le Prophète d’Allah t’a demandé un jour si tu m’aimais. Tu as répondu que oui. Et alors le Prophète prédit qu’un jour viendrait où tu me combattrais sans raison."
“Tout à fait”, répondit Zubair. “A présent je me souviens parfaitement des mots du Prophète d’Allah.” Après cette conversation ; les trois hommes retournèrent dans leurs camps respectifs. La conversation avait rapproché leurs coeurs. Chacun avait médité les sombres perspectives qu’annonçait la guerre civile. Le sentiment général était que la paix n’était pas encore clairement en vue. Ali rentra dans son camp tout à fait satisfait. Il était presque sûr qu’on allait éviter l’effusion de sang. Il donna des ordres stricts : on ne devait pas tirer la moindre flèche. Pendant la nuit il pria Allah d’épargner aux musulmans les horreurs de la guerre civile.

La bataille aura quand même lieu...

La nuit tomba. Les deux armées dormaient paisiblement. Mais Abdullah bin Saba et ses hommes restèrent éveillés toute la nuit. C’était leur dernière chance. Il ne fallait pas la laisser échapper.
Il faisait encore sombre lorsque le son de l’acier résonna dans l’air. Saba et ses hommes avaient décidé d’attaquer par surprise l’armée d’Aïcha ! Bientôt une bataille rangée opposa les deux camps.
Talha et Zubair furent éveillés en sursaut par le tumulte.
« Que se passe-t-il ? » demandèrent-ils.
« Ali a lancé une attaque surprise cette nuit », leur dit-on.
« Hélas ! » s’écrièrent-ils. « On n’a pas réussi à empêcher Ali de verser le sang des musulmans. Nous redoutions cela tout le temps. »
Ali fut également surpris par cette soudaine animation.
« Qu’y a-t-il ? » demanda-t-il.
« Talha et Zubair nous ont attaqués par surprise », dirent les hommes de Saba.
« Hélas ! » dit Ali, « Ces hommes n’ont pu être empêchés de tuer les musulmans. Je redoutais cela en permanence. »
Le combat fut acharné. Les musulmans se mesuraient aux musulmans et des centaines de combattants moururent dans chaque camp. Talha mourut au combat. Zubair quitta le champ de bataille. La majeure partie de l’armée d’Aïcha se replia mais les affrontements se poursuivirent autour de son chameau. Une foule nombreuse de pieux musulmans luttaient désespérément pour l’honneur de la veuve du Prophète saws. L’un après l’autre, soixante-dix hommes saisirent la bride de son chameau et sacrifièrent leur vie pour elle.
Le coeur d’Ali se serra devant ce spectacle. La vie si précieuse de centaines de musulmans était sacrifiée en pure perte. A la fin, le calife ordonna à l’un de ses hommes de couper les pattes arrière du chameau. Celui-ci s’exécuta. La bête tomba sur ses pattes avant, et la litière tomba à terre. Ceci mit fin au combat.
Aïcha fut sortie de sa litière avec tous les égards qui lui étaient dus. Elle était indemne. Ali vint à elle.
« Comment allez-vous, Mère des Croyants ? »
« Parfaitement bien » répondit-elle. « Puisse Allah te pardonner ta faute. »
« Et puisse-t-Il pardonner la tienne également », répondit Ali.
Il fit ensuite le tour du champ de bataille. Un grand nombre de compagnons célèbres gisait dans la poussière. Environ 10 000 hommes des deux camps avaient perdu la vie dans ce combat. Parmi les tués se trouvaient certains des meilleurs fils de l’islam. Ali fut profondément ému. Il ne permit pas à ses hommes de s’emparer du butin. Tout fut collecté puis le califat demanda aux habitants de Bassorah de récupérer leurs biens.
Après avoir quitté le champ de bataille, Zubair était parti pour la Mecque. Il s’arrêta dans une vallée pour prier et fut assassiné tandis qu’il priait par un homme du nom de Amr bin Jarmoz. Jarmoz rapporta les armes de Zubair à Ali. Il espérait recevoir une récompense pour avoir tué l’adversaire du calife, mais au lieu de cela il reçut une sévère réprimande.
« J’ai vu le propriétaire de cette épée combattre plusieurs fois pour le Prophète d’Allah », dit Ali. « J’annonce à son meurtrier qu’il a sa place en enfer. » Après un séjour de quelques jours à Bassorah, Ali envoya Aïcha à Médine avec son frère, Muhammad Abu Bakr. Alors qu‘elle était sur le point de partir, un groupe de personnes entoura son chameau. Elle leur dit : « Mes enfants, ne nous blâmez ni l’un ni l’autre. Par Allah il n’y a aucune inimitié entre Ali et moi. C’était une simple querelle de famille. Je considère Ali comme un homme de bien. »
A cela Ali répondit : « Elle a parfaitement raison. Nos différends ne sont qu’une simple querelle de famille. Elle occupe un rang élevé dans la foi. Dans ce monde comme dans l’autre elle est la femme honorée du Prophète d’Allah. »
Ali parcourut souvent de longues distances pour lui rendre visite.
A présent il fallait restaurer l’ordre à Bassorah. La ville avait pris les armes contre le calife, mais Ali décréta une amnistie générale. Il prononça un discours poignant dans la mosquée Jami ; exhortant les croyants à se rappeler leur devoir envers Allah. Il reçut le serment d’allégeance des habitants de Bassorah et nomma bdullah bin Abbas comme nouveau gouverneur.
Certains notables de Banu Omayya se trouvaient à Bassorah quand la ville tomba. Le calife en eut connaissance mais leur fit bénéficier de l’amnistie générale. Ils purent ainsi se rendre en Syrie et rejoindre Muawya.

La Bataille de Siffin

Ali tourna son attention vers Muawya. A part la Syrie, tout l’empire reconnaissait à présent Ali comme calife. Mais le quatrième calife ne retourna pas à Médine. Il fit de Kufa sa nouvelle capitale. Ce choix s’explique par deux raisons. Tout d’abord, il y jouissait d’un large soutien. Ensuite, le trésor public iraqien disposait de revenus extrêmement abondants qui pourraient lui être très utiles dans le cas d’une guerre menée contre une région aussi riche que la Syrie.

A suivre incha Allah...


 


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