Aslim Taslam

 

- N°31 Juillet 2003 -

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Histoire

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Sira des quatre califes : Ali ibn Abi Talib (4)

 

Cet article est le dixième d’une longue série, incha Allah, de biographies de musulmans notoires. Nous terminons la vie du quatrième calife, Ali ibn Abi Talib (r.a.), par le Professeur Fazl Ahmad.

 

Les kharijis (dissidents)

Les personnes qui objectèrent à l’accord de Siffin étaient les kharijis. Ali les avait calmés. Mais après le jugement, ils recommencèrent à semer le trouble.
« Nous avons demandé à Ali de rejeter l’accord », dirent-ils. « Il ne nous a pas écoutés. A présent, il déclare que le jugement est contre le Livre d’Allah. Il admet ce que nous avons dit au début. Il doit donc confesser sa faute et s’en repentir. S’il le fait, nous sommes avec lui. Sinon, nous le combattrons. »
Les kharijis fondèrent leur centre à Nehrwân. Ils commencèrent à prêcher leur culte et réunirent suffisamment de force. Ils laissèrent les non musulmans tranquilles. Mais ils furent très durs avec les musulmans qui divergeaient de leur point de vue. Ils considéraient ces derniers comme des rebelles à la foi et les combattaient.
Dans un sens, les kharijis étaient des stricts puritains. Ils faisaient de longues prières et s’habillaient simplement. Ils étaient honnêtes dans leurs affaires. Mais être loyal envers un calife était un crime à leurs yeux. Ils appelaient cela « Le culte de la personnalité ». Ils tuèrent lâchement des hommes et des femmes qui se disaient partisans du calife.
Ali avait encore à s’occuper de Muawiya. Mais le danger kharijis étaient de loin le plus sérieux. Il demandait une attention immédiate. Le calife ne pouvait marcher sur la Syrie sans d’abord éloigner ce danger. Il conduisit une armée à Nehrwân. Il envoya d’abord deux notables compagnons persuader les chefs kharijis de ne pas quitter le chemin du sens commun. Ces derniers refusèrent.
Ali envoya alors un message dire : « Remettez-nous ceux qui ont tué des musulmans. Nous les tuerons et laisserons les autres en paix. »
A cela, ils répondirent : « Nous avons tous répandu le sang de vos partisans et nous continuerons à le faire. » Ali vit qu’il ne pourrait pas éviter un combat. Il déclara encore que ceux qui partiront pour Koufa ou Médine, quitteront leur armée auront alors la vie sauve. Une bonne partie profita de cette concession. Toutefois, il restait 3 000 kharijis. La bataille commença. Les kharijis se battirent désespérément. Ali lui-même tua la plupart de leurs chefs. Leur armée fut entièrement détruite. Ali envoya les blessés à leurs parents.
Cette défaite, cependant, ne mit pas fin à l’opposition des kharijis. Ces derniers s’étendirent dans différentes régions du pays. Ils prêchèrent la violence. Un de leurs chefs, Kharait, prêchait l’anarchie.
« Toute autorité appartient à Allah », cita-t-il du Coran. « Donc, aucun gouvernement ne doit exister. »
Ali envoya des troupes contre Kharait et d’autres kharijis. Kharait fut tué. Mais le trouble khariji était toujours là.

Déclin du pouvoir d’Ali

Après avoir vaincu les kharijis à Nehrwân, Ali voulut marcher sur la Syrie. Mais ses hommes n’étaient pas en état de le faire.
« Nous sommes las de cette bataille constante », se plaignirent-ils. « Permettez-nous de nous reposer un moment. »
Le calife campa à Nakhila, à quelques milles de la capitale. Ses hommes commencèrent à s’échapper vers Koufa. A la fin, Ali fut forcé de gagner Koufa. Plus tard, il demanda au peuple de se préparer pour la campagne syrienne. Mais les chefs de Koufa n’en montrèrent aucun désir. Les appels actifs d’Ali eurent peu d’effet.
Comme le temps passait, Ali comprit clairement qu’il ne pourrait jamais conduire une seconde armée contre Muawya.

La perte de l’Egypte

Qais bin Saad était le premier gouverneur d’Egypte sous Ali. Il était le fils du fameux chef Ansâri Saad bin Abada. Qais était un homme très capable. Il réussit à rallier des personnes à Ali. La ville de Khartba, cependant, ne voulait pas accepter le nouveau calife. Qais laissa ces gens tranquilles à condition qu’ils vivent en paix. Quelques amis d’Ali surveillaient le gouvernement d’Egypte. Ils commençaient à avoir des doutes sur la loyauté de Qais.
« Pourquoi n’oblige-t-il pas Khartba à accepter le nouveau calife ? » dirent-ils.
Aussi Ali écrivit-il à Qais, lui demandant d’agir contre Khartba. Le gouverneur lui écrivit que cela ne serait pas prudent. Des personnes de l’entourage d’Ali virent en cette lettre une preuve de la sympathie de Qais pour Muawya. Celui-ci vit là sa chance. Il savait de quoi Qais était capable. Il craignait que s’il restait en Egypte, la situation deviendrait difficile. Il se fit passer pour un de ses hommes. La chose fut rapportée au calife. Le piège était habillement tendu. Ali s’y est laissé prendre, il renvoya Qais.
Mohammad bin Abou Bakr fut alors nommé gouverneur d’Egypte. C’était un jeune homme inexpérimenté. La première chose qu’il fit, fut de prendre partie contre les gens de Khartba. Cela le tint occupé pendant un long moment. Pendant ce temps, la bataille de Siffin commença. Mais le gouverneur d’Egypte était tellement occupé qu’il ne put lever le petit doigt pour aider Ali. Le coup de Muawya avait bien réussi.
Ali comprit son erreur par la suite. L’Egypte devait être en de meilleures mains pensa-t-il. Aussi, à son retour de Siffin, il remplaça Mohammad bin Abou Bakr par Mâlik bin Ashtâr. Celui-ci était un homme fort. Il représentait encore un réel danger pour Muawya. Comment pouvait-il traiter avec un homme comme Ashtâr ? Sa loyauté ne pouvait être mise en doute. Il utilisa une arme secrète : le poison. Mâlik se rendait en Egypte quand il fut empoisonné à mort.
Sa mort obligea Ali à nommer de nouveau Mohammad bin Abou Bakr. Ali lui assura que ce n’était pas par plaisir mais seulement pour améliorer la situation. Mohammad fut satisfait.
Après le jugement, Muawya prétendait ouvertement au califat. L’Egypte était le premier objet de son ambition. Les choses y étaient aussi mauvaises qu’il le voulait. Il écrivit au peuple de Khartba de se préparer pour une révolte. Sa propre armée conduite par Amr bin Aas venait à leur aide.
Mohammad bin Abou Bakr écrivit à Ali pour lui demander de l’aide immédiate. La seule aide qu’il reçut fut un appel du calife, lui disant de se battre aussi courageusement que possible. Pendant ce temps, Amr et une armée de 6 000 hommes arrivèrent. Il était le conquérant de l’Egypte et voulait être son gouverneur. Dès son arrivée, 10 000 guerriers de Khartba se joignirent à son armée.
Mohammad bin Abou Bakr ne put envoyer que 2 000 hommes pour arrêter Amr. Ils furent facilement battus. Pendant ce temps, Mohammad réunit encore 2 000 hommes que lui-même commanda. Comme il allait partir, la nouvelle de la défaite arriva. Tous ces hommes s’enfuirent et lui-même se sentit désespéré. Il fut pris. Son frère Abderrahman, qui était du côté de Muawya, demanda à ce que la vie de son frère soit épargnée.
« Non », dit Muawya, « il est l’un des assassins d’Othman. Il doit payer cette peine de sa vie. »
Mohammad bin Abou Bakr fut massacré sans pitié.
Muawya devint maître de l’Egypte en l’an 38 de l’hégire. Une importante province venait d’être enlevée à Ali.

Agitation dans le pays

Avec tact et diplomatie, Muawya coupait le terrain sous les pieds d’Ali. Ses hommes poussaient le peuple contre le calife. L’un d’entre eux, Ibn Hadrami, vint à Bassora. Le gouverneur, Ibn Abbâs, était en visite à Koufa. Hadrami vit sa chance. Il incita le peuple à venger la mort d’Othman et put trouver une relève solide. Le député du gouverneur s’enfuit avec peine de la ville. Ali mata la révolte. Hadrami et soixante-dix de ses hommes s’enfermèrent dans une maison. Celle-ci fut mise à feu et tous ses occupants furent brûlés vifs.
Cet acte cruel d’un général du calife augmenta l’agitation. La Perse et Kerman refusaient de payer leur revenu. Ces soulèvements devaient être apaisés par l’épée.
En 39 de l’hégire, Muawya fut capable de mener la bataille dans le camp d’Ali. Il envoya de fortes troupes faire un raid dans le territoire d’Ali. Une de ces troupes arriva près de Bassora. Des appels à l’aide s’élevèrent dans différentes régions. Par des mots ardents, le calife essayait de pousser les shiites dans l’action. Mais ils n’en furent pas touchés. Les raids de Muawya semèrent la terreur dans le cœur du peuple. L’agitation se dispersait. Chaque jour qui passait voyait le calife de plus en plus seul à faire ce qu’il pouvait.
Cette année-là, comme toujours, le calife envoya son député conduire le pèlerinage à La Mecque. Muawya envoya un de ses hommes dans ce même but. Il y eut une lutte entre les deux hommes, chacun d’eux prétendant être l’agent du droit calife. A la fin, un troisième homme, Shaiba, le petit-fils de Talha, conduisit le pèlerinage. Ali perdit ainsi ce symbole du califat. Aux yeux des pèlerins réunis dans la ville sainte, il était descendu au même niveau que Muawya.

La perte du Hijaz et du Yémen

Les difficultés d’Ali rendirent Muawya plus que téméraire. En l’an 40 de l’hégire, il envoya le cruel Bisr avec une armée de 3 000 hommes marcher sur le Hijaz. Le député d’Ali à Médine, Abou Ayoub, ne put empêcher l’invasion et s’enfuit à Koufa. Bisr occupa la ville et obligea mes gens à faire serment de loyauté à Muawya. Il se tint dans la mosquée de Mohammad saws et cria :
« Où est mon maître Othman aujourd’hui ? Il était encore là hier. Où est-il maintenant ? Ô peuple de Médine, si Muawya ne m’avait pas fait juré, je n’aurais pas laissé un seul adulte en vie dans la ville. »
De Médine, Bisr marcha sur La Mecque. Là aussi, personne ne s’opposa à lui. Il occupa la ville et fit prêter serment d’allégeance à Muawya.
Bisr se dirigea ensuite vers le Yémen. Oubeïdoullah ibn Abbâs, son gouverneur, apprenant l’avance de Bisr, s’enfuit à Koufa. Bisr entra dans la capitale du Yémen et tua des centaines de partisans d’Ali. Il n’épargna même pas les deux petits enfants de Oubeïdoullah ibn Abbâs.
Une autre armée de Muawya, conduite par Soufian bin Aouf, envahit le sud de l’Iraq. Les villes comme Médain et Aubar furent pillées.
Des rapports alarmants courraient dans la région de l’empire. L’ennemi frappait à la porte même du calife. Il devait faire quelque chose. Il envoya donc Jarya à la tête de 2 000 hommes pour en finir avec les envahisseurs. Dès l’entrée de son armée dans le Yémen, Bisr regagna rapidement la Syrie. Jarya continuait d’avancer vers La Mecque. Aussitôt après son entrée dans la ville sainte, on reçut la nouvelle qu’Ali avait été tué. Cela mit fin à la campagne de Jarya.

La mort du calife Ali

Les kharijis étaient contre Ali, comme ils étaient contre Muawya. Ils avaient un grand dégoût pour la guerre civile qui semblait ne plus finir. Après leur déroute à Nehrwân, quelques-uns vinrent à La Mecque et réfléchirent à cet état de choses. Ils reconnurent tous l’obscurité de la situation. Ils devaient faire quelque chose.
« Muawya, Amr bin Aas et Ali sont les principaux personnages de ce drame », déclarèrent-ils. « Débarrassez-vous de ces trois hommes et vous débarrasserez le monde islamique de tous ses ennuis. »
Trois des kharijis sortirent pour accomplir ce devoir. Abderrahman bin Mouljam devait tuer Ali ; Bakr bin Abdullah Muawya et Amr bin Bakr, Amr bin Aas.
L’assassinat fut fixé un 17ème jour de Ramadan. Les trois hommes devaient être tués quand ils iraient à la mosquée pour conduire la prière du matin. Ibn Mouljam venait à Koufa et restait dans une famille khariji. Là, il tomba amoureux d’une jolie fille. Il la demanda en mariage.
« Pour cela, vous devez me donner une dot », lui dit-elle.
« - Et quel en sera le montant ? » répondit Ibn Mouljam.
« - Parmi d’autres choses », répondit-elle, « je veux la tête d’Ali. »
« - Excellent ! » s’exclama Ibn Mouljam, « je ne suis ici que pour cette mission ! »
Ainsi, avec l’aide de la fille et de sa famille, Ibn Mouljam commença ses préparatifs.
Le 17 Ramadan, les trois kharijis accomplirent leurs assassinats. Muawya s’échappa avec une légère blessure. L’assaillant fut pris et tué. Amr bin Aas étant malade ce jour là, quelqu’un d’autre dirigea la prière à sa place et fut égorgé. Son assassin fut pris et tué aussi. Ibn Mouljam, avec deux autres kharijis, se tinrent cachés toute la nuit dans la Djami mosquée de Koufa. Le vendredi matin, de bonne heure, Ali vint à la mosquée comme d’habitude, en fit le tour en disant aux gens de se préparer pour la prière. Un des camarades de Ibn Mouljam se jeta sur lui et le frappa de son épée, Ali s’écroula. Ibn Mouljam courut vers lui et le frappa de son épée à la tête. Du sang jaillit et mouilla sa barbe.
« Saisissez-vous de mon assassin » cria Ali.
Ibn Mouljam fut pris. Mais la blessure d’Ali était très sérieuse. Il vécut jusqu’à la fin de ce jour. L’assassin fut amené devant lui.
« Tuez-le si je meurs », dit-il, « mais si je vis, je m’occuperai de lui comme il le mérite. »
Plus tard, il était évident pour le calife qu’il n’y avait plus d’espoir. Il appela ses fils et leur recommanda d’être bons et de servir l’islam.
« Devrons-nous jurer serment d’allégeance à Hassan après vous ? » demanda quelqu’un.
« - Je ne vous dis pas de le faire, ni ne vous le défends », répondit-il. « Faites comme bon vous semble. »
Appelant ses fils, Hassan et Hussein, à son chevet, le calife mourant dit :
« Voici mes derniers conseils : Craignez Allah et ne courrez jamais après ce monde. Ne sollicitez jamais une chose hors de votre portée. Soyez toujours véridique, clément et serviable. Arrêtez la main de l’oppresseur et aidez l’oppressé. Suivez les commandements du Coran sans prêter attention aux dires des autres. »
Le même soir, Ali mourut. Il avait soixante trois ans. Durant ses derniers moments, il répétait constamment ces versets du Coran :

« Et quiconque aura fait un bien du poids d’un atome, le verra.
Et quiconque aura fait un mal du poids d’un atome, le verra.
 »
Sourate 99, Az-Zalzalah (La secousse), versets 7-8

Les cinq années du califat d’Ali

Hazrat Ali fut calife pendant 4 années et 9 mois. Toute cette période fut marquée par un grand trouble. L’épée d’Ali avait rendu l’islam fort durant la vie du Prophète saws. Mais pendant son propre califat, cette même épée avait du trancher la tête des musulmans. Rien ne put être aussi désagréable à Ali. Il détestait ce que la nécessité l’avait conduit à faire.
Un grand malheur d’Ali fut le genre d’hommes qui choisirent de le suivre. Il y en avait qui furent actifs contre Othman. Ils se sont débarrassés de lui par la violence. Jamais par la suite, ils ne purent s’en tenir à la loi. Ils avaient obtenu du calife ce qu’ils voulaient. Puis ils ont voulu que le calife satisfasse leurs caprices, ils voulaient qu’il soit leur chef. Ali dut accepter cette proposition. Peut-être cela n’aurait pas fait beaucoup de mal. Mais la plus grande infortune d’Ali fut que ses partisans ne parlaient pas un seul langage. Ils le poussaient dans des directions opposées. Cela conduisit à l’inaction, à l’agitation et finalement au déclin.
Le rival d’Ali, Muawya, était un homme de talent inhabituel. Son ambition était également grande. Il commença sa tâche avec un tact étonnant, de l’habileté et de la diplomatie. Avec ces armes subtiles, il battit aisément Ali.
Ali est indubitablement un des plus grands fils de l’islam. Très peu de compagnons l’égalaient dans ces liens avec le Prophète saws qui lui attribuait de grandes qualités de cœur et d’esprit. A cela, s’ajoutaient courage et vigueur. Muawya ne l’égalait pas. Ali fut un très grand maître de la langue arabe. Son écriture était aussi énergique que son discours. Sur le champ de bataille, il était la terreur de l’ennemi. Sa compréhension du Coran était profonde. Abou Bakr et Omar se tournaient souvent vers lui pour un conseil dans des cas difficiles.
C’est une ironie du sort qu’un homme de tels mérites ne put réussir en tant que chef. Pris dans un moment tragique de l’Histoire, il se trouva forcé d’accepter les politiques qu’il savait être la défaire de soi-même. Si Ali était venu dans une période moins agitée, il aurait certainement donné le meilleur de lui-même.
La mort d’Ali mit fin au plus glorieux chapitre de l’Histoire de l’islam. Il fut le dernier des pieux califes. Avec lui finit la grande tradition islamique qui lie le pouvoir politique au besoin qu’on s’impose et au service désintéressé. Ali fut le dernier représentant de l’esprit ultra démocratique de l’islam.


 


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