Aslim Taslam

 

- N°37 Janvier 2004 -

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Itinéraire

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Témoignage : l’islam aux USA

 

Mourad, un œil rivé au sol et l’autre sur l’horizon, ne perd pas de vue l’endroit d’où il vient et le lieu vers lequel il se dirige. Parce que ses repères sont toujours bien présents, ses découvertes ne sont pas hors contexte. Il songe à réussir ses études. Il parviendra à ses fins à force de patience et de courage. Il semble libre sur le sol qu’il foule de ses pieds, libre de vagabonder à sa guise, de défier l’inconnu, de s’oublier lui-même. Il évoque les liens tissés dans cette découverte de l’autre et s’attriste devant les mésententes internes qui blessent la communauté. Il a choisi de partir pour le meilleur, il résume avec ses mots, cet univers. Sur ce continent lointain, Mourad nous raconte son départ aux Etats-Unis après un 11 septembre...

 

« (...) Vous me voyez extrêmement honoré de faire l’objet de cet entretien. Dans ce contexte très particulier que vous avez si judicieusement souligné, il peut s’avérer intéressant, voire utile, d’avoir ce genre d’informations, notamment pour les membres de notre « Oumma » qui auront le désir de voyager pour assouvir leur soif de curiosité. C’est par conséquent avec un très grand plaisir que je vais essayer de vous faire part de cette expérience qui, comme vous vous en doutez, ne s’est pas résumée à un simple aller Paris-Philadelphie, comme ceci aurait pu être le cas pour tout citoyen français non issu de l’immigration, pour faire référence aux débats actuels qui marquent la vie politique française. Mais je me dois tout d’abord de me présenter, mon nom est Mourad, j’ai 22 ans. Je suis Franco-algérien et j’ai fait mes classes dans la banlieue ouest de Paris. Je suis actuellement étudiant en école d’ingénieurs dans le nord de la France et, conscient des effets de la mondialisation, afin de ne pas être en marge de ce phénomène qui prend de l’ampleur, j’ai décidé de donner à ma carrière une connotation internationale à laquelle d’ailleurs je prends goût. Mes voyages, par le passé, m’ont extrêmement motivé à l’idée de découvrir d’autres cultures, d’autres méthodes de travail, mais également de jouer un rôle de porte drapeau de notre communauté en véhiculant une image plus conforme à la réalité à la fois de ma religion et de mon pays d’origine, qui font tous deux l’objet d’une campagne médiatique virulente.

Pour répondre à la question du choix de la destination, je dirais que celui-ci a fait l’objet d’une très longue réflexion. Après une première période de trois mois passée dans ce pays, j’ai pu constater l’intérêt, aussi bien culturel que professionnel, de cette destination. En effet, ce pays est un véritable pot-pourri de cultures et d’origines différentes. Cet aspect cosmopolite vous donne l’impression d’être un citoyen normal, dans la mesure où tout le monde est étranger ici. Ce feedback véhicule pour moi une petite amertume dans la mesure où, la France où je suis né, qui m’a instruit et où j’ai grandi, m’a parfois considéré comme un citoyen de seconde classe. Le débat et la situation politique qui prévalent en France n’aspirent malheureusement pas à l’optimisme et ceci a provoqué une grande indécision pour le choix de ma destination future et définitive. Voilà en quelques mots, ce qui m’a poussé a choisir cette destination. Votre deuxième question porte sur l’Islam aux USA. Je pense que pour répondre à cette question, il serait intéressant de dissocier l’aspect strictement politique du vécu sur place. Comme je vous l’ai dit en introduction, ma présence ici n’est pas simplement le fait d’un aller Paris-Philadelphie. C’est au lendemain de la guerre en Irak, une guerre qui a provoqué chez tous les musulmans et chez tous les citoyens pacifistes un sentiment de frustration, que je me suis rendu pour la première fois aux USA. J’avais donc posé candidature en tant que stagiaire et mon dossier de visa a été accepté sur le champ. Malgré les appréhensions d’un tel voyage, je me suis rendu compte qu’une fois les formalités passées, il n’y a aucun problème sur le terrain. J’ai donc mis les bouchées doubles pour être admis en tant qu’étudiant, et je devais rentrer en France pour régler ce qui ne devait être qu’une formalité, compte tenu des documents en ma possession : Le VISA. A l’ambassade des USA à Paris, après m’avoir fait attendre pas moins de deux semaines pour me recevoir, c’est avec une grande tristesse que j’ai appris que mon dossier nécessitait une période d’enquête supplémentaire de trois à six semaines, pour des raisons que vous pouvez deviner. Ce qui compromettait mon départ dans la mesure où les cours avaient déjà commencé. Je n’ai pas baissé les bras et j’ai pu trouver une solution en collaboration avec mon université, pour pouvoir rentrer aux USA et j’ai donc pris le départ pour Philadelphie. A mon arrivée ici, j’ai fait l’objet d’un traitement de faveur réservé à toutes les personnes considérées comme louches. En effet, j’ai été dirigé vers un bureau à l’office d’immigration où la première question qui m’a été posée était : « Where are your parents from ? » (Vos parents sont originaires de quel pays ?). Après ma réponse, j’ai été dirigé dans un bureau où j’ai du prêter serment, j’ai été photographié, et on a pris mes empreintes digitales. Cette mesure est communément appelée « special registration » fruit de l’Après 11 septembre. Je tiens tout de même à signaler la grande courtoisie des responsables de l’immigration qui ont absolument tout fait pour me détendre et rendre ce moment le moins pénible possible. Une fois à l’intérieur du pays, la situation est toute autre, j’ai pu rencontrer de nombreux musulmans, nous disposons d’une mosquée, et on peut trouver tout le nécessaire tel que de la viande hallal. Les bibliothèques universitaires regorgent de très bons ouvrages sur l’islam, qui n’est nullement marginalisé ici. j’ai pu également me rendre compte de la richesse culturelle des différents pays musulmans, tous représentés ici, du Maghreb à l’Indonésie en passant par le Moyen Orient et le Pakistan. Ce qui prouve que notre islam est bel et bien une religion universelle. Cette richesse ne doit malheureusement pas occulter une faiblesse de notre "Oumma", c’est qu’elle est divisée. En plein Ramadan, j’ai pu entendre des propos incroyablement nationalistes, de la part de la communauté arabe et de la communauté pakistanaise qui se taillent la part du lion et qui rivalisent pour un leadership des musulmans. Autre élément qui m’a blessé de la part de notre communauté, c’est le fait que certains pensent que notre culture ambivalente, européenne notamment, n’est pas compatible avec l’Islam. Ces préjugés ne sont bien heureusement pas une généralité au sein de cette communauté qui a fait preuve au passage d’une très grande solidarité dès mon arrivée. Auprès des citoyens américains, l’islam ne fait l’objet d’aucune discrimination, malgré les événements du 11 septembre. Le port du voile par exemple ne suscite aucune interrogation et est tout à fait accepté. Des établissements du type "Madrassa" ont été créés et fonctionnent le plus normalement possible grâce aux aides de la communauté. Je dirais même plus : « l’islam des caves » n’existe pas aux Etats Unis.

Pour conclure je dirais que, outre les formalités administratives, les obstacles à l’islam sont purement d’ordre « pratique » (éloignement des mosquées par exemple). Le bilan de mon séjour, au niveau religieux a, je pense, été évoqué précédemment. J’ai pu connaître les différentes cultures que compte notre religion, et j’ai fait découvrir à certains l’existence, mais aussi l’attachement tout particulier de notre jeunesse issue de l’immigration pour sa religion malgré les difficultés que nous rencontrons. Cet expatriation m’a également permis de pratiquer ma religion avec d’avantage de sérieux en ce sens qu’elle m’a donné l’opportunité de me débarrasser de tous les obstacles et de reconstruire une nouvelle vie pleine de bonne résolution et où la religion a sa juste valeur (...) ».


 

Sawsan R.
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