Aslim Taslam

 

- N°39 Mars 2004 -- -

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Spiritualité

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L’ascèse spirituelle du musulman
Première partie

 

« Spiritualité », « mystique », « mysticisme », « soufisme », « purification de l’âme » : nombreux sont les termes usités pour qualifier ce que les spiritualistes musulmans appellent plus simplement « le cheminement vers Dieu ». Parler de « chemin menant à Dieu » signifie accomplir un ensemble d’actes d’adoration, se remémorer inlassablement notre Seigneur dans notre quotidien, méditer sur les merveilles de la création et sur notre place d’êtres humains dans cette planète. L’observance de ces quatre principes, tout au long de notre vie, renforce notre conviction de croyants, mais au delà de cela, elle nous procure une paix intérieure - sakîna - et surtout cette sensation sublime de la « présence » du Créateur à nos côtés. Présence spirituelle, bien entendu, qui transcende toutes les limites du monde physique et nous appelle sans cesse à répondre de façon plus assidue à l’appel divin, par lequel nous obtiendrons la félicité ici-bas et dans l’au-delà.
 
Dans ces quelques leçons, nous évoquerons les caractéristiques générales de l’ascèse spirituelle du musulman, et nous aborderons de façon concise ce que l’on peut définir comme la méthodologie de la démarche spirituelle telle qu’ont pu la traiter les maîtres soufis.

 

L’homme, cet être aux dimensions multiples

Il convient de rappeler, avant toute chose, que l’islam ne considère pas l’homme sous un aspect purement matériel, ou charnel. Certes, le fils d’Adam est un être de chair et d’os, dont le « père » est issu de la terre. Mais c’est avant tout un individu doté d’une intelligence, qualifiée par le Coran de « coeur », lui conférant une supériorité sur l’ensemble de la création par la mission de vicariat (khilâfâ) [1] que Dieu lui a confiée dans ce bas monde. De plus, c’est un être spirituel, qui possède une âme, appelée dans le Livre divin ruh, ou nafs, souffle de vie, ou encore principe vital insufflé par le Créateur. L’imam al Ghazâlî, grand spiritualiste et faqîh chaféite de la seconde moitié du 11ème siècle, a très bien résumé les différents passages coraniques évoquant l’être humain, en indiquant que ce dernier, en définitive, est composé de trois éléments fondamentaux : une enveloppe corporelle le distinguant des autres éléments de la création, un intellect lui permettant de réfléchir et d’agir, et une âme, souffle vital insufflé par Dieu et siège de la purification. Le but du croyant est de trouver un équilibre entre ces trois composantes, en essayant de ne pas tomber dans l’excès, que ce soit en privilégiant les aspects matériels de son existence, ou que ce soit en se mortifiant par une ascèse portée à outrance.

Dieu nous a donné des coeurs pour réfléchir...

Pour bien comprendre la nature de notre relation à Dieu, il faut avant tout savoir que le Coran, qui traite en majorité de la croyance, s’adresse en premier lieu à l’intellect humain, nommé à plusieurs reprise le « cœur », afin qu’il saisisse les signes de Dieu à travers Sa création. Cet aspect de la rhétorique coranique est bien résumé dans le verset suivant :

« Nous leur montrerons Nos signes dans l’univers et en eux-mêmes, afin qu’il leur devienne évident que c’est cela (le Coran) la Vérité. Ne suffit-il pas que ton Seigneur soit témoin de toute chose ? »
Sourate 41, Fussilat (Les versets détaillés), verset 53

C’est ainsi que Dieu déploie Ses signes afin que l’homme réfléchisse et se conforme aux prescriptions de son Créateur, après avoir eu la foi en Son existence. Cette foi est alimentée par le coeur spirituel de l’être humain, car Dieu lui a donné la possibilité de saisir l’essence des choses. On comprend alors que le Coran s’adresse au coeur de l’homme car il représente également le siège de la foi, le réceptacle de la lumière divine. La profondeur de cette « ouverture » du cœur spirituel aux signes de la création se trouve inscrite au sein même des premiers versets révélés, lorsque Dieu le Très haut intime au Prophète, paix sur lui, de psalmodier le Livre :

« Lis, par le nom de Ton Seigneur qui a créé, Il a créé l’homme à partir d’une adhérence. »
Sourate 96, Al ’Alaq (L’adhérence), verset 1

Cette invitation à la « lecture » est interprétée par les exégètes musulmans de deux façons. La première concerne l’aspect exotérique de la pratique spirituelle, relative à la psalmodie du Coran, afin que le cœur s’imprègne petit à petit de cette lumière divine qui l’emplira de foi et de sagesse. La seconde nous renvoie plutôt au côté ésotérique de l’ascèse spirituelle. On peut en effet interpréter le mot « Lis » de ce premier verset révélé dans le sens suivant : « Contemple ce bas monde en qualité de croyant, par le nom de ton Seigneur qui a créé... ». Cette contemplation est spécifique dans le sens où le croyant va chercher à établir un lien entre tous ces éléments de la création qui s’offrent à son regard et le Créateur qui a tout mesuré dans une juste proportion. C’est ainsi que nombre de soufis disaient « Contemple ce bas-monde avec la vue d’un croyant, tu trouveras alors Dieu avec chaque chose, à côté de chaque chose, au dessus et en dessous de chaque chose, englobant chaque chose. »

Face au message divin, les gens sont pourtant divergents. Les coeurs n’accueillent pas unanimement la Parole de Dieu, bien qu’Il leur a offert cette capacité. C’est ainsi que le Coran établit une distinction entre ceux qui n’ont pas saisi les signes de Dieu, et qui demeurent insensibles à Son message, et les croyants qui ont compris le sens du message divin et leur rôle dans ce bas-monde.

Aux premiers, Dieu enjoint de parfaire leur effort intellectuel et leur sensibilité en ouvrant leur coeur aux signes de leur Créateur :

« Que ne voyagent-ils sur la terre afin d’avoir des coeurs pour comprendre, et des oreilles pour entendre ? Car ce ne sont pas les yeux qui s’aveuglent, mais ce sont les coeurs dans les poitrines qui s’aveuglent. »
Sourate 22, Al Hajj (Le pèlerinage), verset 46

« Il y a bien là un rappel pour quiconque a un coeur, ou qui prête l’oreille tout en étant témoin. »
Sourate 50, Qaf, verset 37

« Nous avons destiné beaucoup de Djinns et d’homme pour l’Enfer. Ils ont des coeurs, mais ne comprennent pas. Ils ont des yeux, mais ne voient pas. Ils ont des oreilles, mais n’entendent pas. Ceux là sont comme les bestiaux, même plus égarés encore. Tels sont les insouciants. »
Sourate 7, Al A’raf, verset 179

Quant aux seconds, Il leur a promis la réussite ici-bas et la félicité dans l’au-delà, en récompense des efforts sincères qu’ils ont déployés dans ce bas-monde pour se conformer aux prescriptions de Dieu et de Son Prophète, paix sur lui.

La foi provient donc de Dieu : Il distribue Sa lumière à ceux qui, parmi Ses serviteurs, font un effort de réflexion sur le sens de la création et leur rôle sur terre. En récompense de cette volonté du croyant, Dieu lui accroît la guidée, illumine son coeur et purifie son âme des souillures qui entravent son cheminement spirituel.

... mais Il n’agrée que les coeurs sincères

Cependant, il est clair qu’une telle récompense est réservée spécifiquement aux croyants pieux et sincères, qui oeuvrent avec une intention pure pour se dépouiller des péchés corrompant les coeurs et les âmes, pour se consacrer à l’adoration exclusive de Dieu. Pour réaliser cela ils apprennent, tout au long de leur existence, à faire de chacun de leurs gestes un acte d’adoration voué à leur Seigneur. Ils ont compris qu’il ne suffit pas de dire « je crois », de reconnaître l’existence de Dieu pour recevoir les faveurs dont jouissent les saints.

Quant à ceux qui, après avoir eu la foi, se conforment aux prescriptions religieuses sans aucun investissement spirituel, sans apprendre à sentir cette crainte mêlée d’amour, sans chercher à se débarrasser des péchés et des insufflations de Satan, alors très certainement ils n’ont aucune chance de goûter à ce que notre noble Prophète saws a qualifié de « douceur de la foi [2] », dans le hadith célèbre que nous rapporte l’imam al Boukhârî. C’est pour cela que le Prophète saws nous a indiqué l’extrême importance de la purification des coeurs, à travers le propos suivant :

« Très certainement il y a dans le corps un morceau de chair qui, s’il est sain, rendra l’ensemble du corps sain, tandis que s’il est corrompu, l’ensemble du corps sera corrompu : c’est le coeur. [3] »

De même, Dieu rappelle clairement aux croyants que l’attestation de foi n’est pas un gage de réussite ou de félicité, si elle n’est pas accompagnée d’un investissement sincère dans les actes d’adoration. Le verset coranique suivant distingue bien trois catégories de croyants, afin que nous ne soyons pas aveuglés en pensant que notre qualité de musulman nous confère, d’emblée, une supériorité sur les autres :

« Ensuite, Nous fîmes héritiers du Livre ceux de Nos serviteurs que Nous avons choisis. Il en est parmi eux qui font du tort à eux-mêmes [4], d’autres qui se tiennent sur une voie moyenne, et d’autres, avec la permission de Dieu, devancent [tous les autres] par leurs bonnes actions ; telle est la grâce infinie. »
Sourate 35, Fâtir (Le Créateur), verset 32

 



[1] Voir sourate 2, La Vache, verset 30.

[2] Hadith rapporté par al Boukhârî et Mouslim, d’après Anas ibn Mâlik.

[3] Hadith rapporté par al Boukhârî et Mouslim, d’après An-Nu’mân ibn Bachîr.

[4] Le Coran insiste sur le fait que l’acte répréhensible commis par le serviteur ne nuit aucunement à Dieu, mais peut être la cause de la perte de l’individu ici-bas et dans l’au-delà.

 

Omero M.
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