Aslim Taslam

 

- N°40 Avril 2004 -

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Spiritualité

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L’ascèse spirituelle du musulman (2)
Seconde partie

 

 

Ne pas se contenter d’effectuer des gestes mécaniques.

Le musulman désirant approfondir sa foi ne peut donc pas se contenter de répéter des gestes mécaniques dépourvus de tout investissement spirituel. L’exemple le plus frappant de l’acte négligé est celui d’une prière expédiée à la « va-vite » : celle-ci n’est malheureusement perçue, bien souvent, que sous son caractère d’acte religieux obligatoire résidant dans une série de gestes et de paroles devant être accomplies, point. Pourtant, il s’agit bien ici de l’acte par lequel le croyant effectue un voyage métaphysique brisant toutes les lois du temps et de l’espace, vers le Seigneur de l’univers, afin de recevoir les lumières de la guidée, la clairvoyance et la plénitude de la foi. Chaque aspirant à l’ascèse spirituelle doit donc essayer de se concentrer sur les gestes qu’il effectue au quotiden, sur la signification profonde des termes répétés à longueur d’invocations et de prières, sinon, il risque de tomber dans une espèce de « train-train quotidien » de l’acte d’adoration, effectué machinalement et n’ayant parfois même plus d’influence sur le comportement et la remise en question de soi.

Prenons un exemple précis. Chacun d’entre nous connaît le fameux hadith répandu sous le nom de « hadith Gibril [1] » ; celui-ci nous relate les trois questions posées au prophète par l’Ange Gabriel, paix sur eux, concernant l’islam, la foi (imân) et l’adoration saine (ihsâne). Beaucoup de spiritualistes musulmans les ont considérés comme trois stades de l’évolution du musulman dans son cheminement vers Dieu :

-  Il commence ainsi par accomplir les actes du culte fondamentaux, comme la çalâh, le jeûne, l’aumône, afin d’acquérir un certain entrain et une volonté d’aller plus loin en multipliant les actes surérogatoires ;

-  Au bout d’un certain de pratique assidue, ce musulman va développer sa capacité à méditer sur le contenu profond des articles de la croyance. Il commence à ressentir des choses plus intimes, des sentiments qu’il n’avait pas auparavant. En quelque sorte, il commence à parfaire sa foi ;

-  Enfin, au fur et à mesure de son cheminement spirituel, il va ressentir la proximité de Dieu, ce qui va l’emplir d’amour pour son Créateur, et également de crainte face à Sa toute puissance, comme le prophète l’a décrit en réponse à Gabriel, paix sur eux : « L’adoration saine (ihsâne), c’est que tu adores Dieu comme si tu le voyais. Et comme tu ne le vois pas, alors très certainement Lui te vois. »

La plupart des musulmans connaissent ce hadith, ils l’ont entendu des dizaines et des dizaines de fois, ils l’ont lu, peut-être l’ont-ils consigné par écrit afin de mieux le retenir, mais combien s’impliquent réellement pour se rapprocher de leur Seigneur ? La question en appelle une autre : sommes-nous des croyants convaincus des enseignements de l’islam, ou de simples pratiquants répétant des gestes mécaniques reçus par tradition ? Voici une interrogation intéressante, dont la réponse peut soulever les voiles qui entravent notre relation à Dieu.

Sur cette question de la pratique machinale, qui n’a plus aucun effet positif sur la spiritualité du musulman, je vous soumets un propos de l’imam Hassan al Banna, dont le côté spirituel de sa personnalité est encore trop peu connu. Ce propos, source d’inspiration profonde pour quiconque désire méditer, nous explique le danger de se contenter de répéter des gestes, sans développer des connaissances solides ni travailler sa conviction. Dans l’épître qu’il a consacrée aux fondements de la croyance [2], il dit ainsi :

« ... Sache que les gens, en matière de croyance religieuse, se divisent en différentes catégories :

-  il y en a parmi eux qui l’ont reçue par enseignement, et qui la suivent par coutume. Ceux là ne sont pas à l’abri du doute, si jamais un quelconque argument spécieux leur est présenté ;

-  parmi eux, il y en a qui ont observé et réfléchi ; cela a accru leur foi et affermi leur conviction ;

-  parmi eux, il y en a qui observent continuellement et qui ont mené une réflexion profonde. De plus, ils ont cherché secours dans l’obéissance à Dieu, en se conformant à Ses injonctions et en parfaisant leur adoration. Ceux-là, la lumière de la guidée a illuminé leurs coeurs ; ils voient grâce à la lumière de leur clairvoyance (baçîra). Cela consolide leur foi, parfait leur conviction et affermit leur coeur :

« Quant à ceux qui se mirent sur la bonne voie, Il les guida encore plus et leur inspira leur piété »
Sourate 47, Mouhammad, verset 17

Nous n’avons cité cet exemple [3] que dans le but de t’inciter à t’éloigner des défauts de l’imitation traditionnelle en matière de théologie, à réfléchir profondément pour bien comprendre les articles de la foi, à chercher refuge en obéissant à ton Maître dans la connaissance [4] des fondements de ta religion, jusqu’à ce que tu parvienne au rang des grands hommes, et que tu progresse dans les degrés de la plénitude :

Pour une responsabilité ils t’ont investi
L’as-tu réalisée ?

Si tu ne veux pas te dévouer en toute incurie [5]
Prends soin de t’élever. »

Pour éviter la régression certaine de notre rapport à Dieu que constitue l’imitation traditionnelle, l’imam nous indique donc trois pistes nécessaires :

-  une réflexion profonde ;

-  une obéissance aux commandements divins ;

-  un approfondissement de nos connaissances.

Nous retrouvons ici, en quelque sorte, le fameux couple de la théorie et de la pratique. La théorie développe le niveau intellectuel du musulman afin qu’il acquière des connaissances solides, et la pratique ouvre la porte de l’élévation mystique.

Une remarque importante s’impose ici, à savoir que la foi possède deux aspects :

-  le premier est d’ordre intellectuel, rationnel, logique. Il englobe tout le travail de réflexion menant à la conviction de l’existence de Dieu, à travers les preuves logiques, conviction également de la véracité du Coran à travers la notion de « miracle coranique », de la véracité des prophètes, paix sur eux, etc. ;

-  le second est d’ordre métaphysique. C’est le domaine de l’expérience intime, de la sensation intérieure de la proximité de Dieu. Il concerne la relation privilégiée, personnelle, secrète, que le croyant noue avec son Seigneur. Cet aspect de la foi déborde toutes les définitions qu’on peut en donner, car il fait partie de l’expérience subjective, individuelle, intime.

Pour prendre un départ correct, il est donc nécessaire de mener un travail autour des trois points mentionnés ci-dessus, en invoquant Dieu afin qu’Il illumine notre route.

D’une façon générale, cette triade réflexion/apprentissage/action, définie par l’imam, corrobore le hadith saint (Hadîth Qudsî) qui a tant fasciné les soufis :

« Si quelqu’un manifeste de l’inimitié vis-à-vis de l’un de Mes serviteurs dévoués, Je serai en guerre contre lui. Rien ne rapproche plus Mon serviteur de Moi, que ce que J’aime par dessus tout, à savoir lorsqu’il remplit les obligations religieuses que Je lui ai prescrites. Mon serviteur ne cesse de se rapprocher de Moi par les actes surérogatoires jusqu’à ce que je l’aime ; et lorsque je l’aime, Je suis l’ouïe avec laquelle il entend, la vue avec laquelle il voit, la main avec laquelle il s’empare et le pied avec lequel il marche. Me demanderait-il quelque chose, que je la lui donnerais certainement, et demanderait-il refuge auprès de Moi, que je le lui accorderais certainement. Je n’hésite jamais autant que lorsque Je vais prendre l’âme de Mon serviteur : il hait la mort, et je déteste lui faire de la peine ! [6] »

A travers cette parole, transmise par notre noble Prophète de la part de son Seigneur le Très-Haut, nous constatons bien que le début du cheminement vers Dieu réside dans une observance assidue des prescriptions cultuelles. Au delà des obligations, la panoplie des actes surérogatoires est si vaste que chacun d’entre nous peut y puiser à loisirs en fonction de sa sensibilité personnelle et de son état spirituel. La récompense ? Le hadith l’évoque de façon sublime : les voiles qui séparent le Créateur du serviteur se soulèvent pour laisser place à une proximité métaphysique, qui se matérialise dans le fait que Dieu préserve Son serviteur de tous les actes susceptibles de corrompre son coeur [7].

L’ensemble de ce qui vient d’être exposé nous donne un aperçu général de l’importance et de la finalité de l’ascèse spirituelle. Mais c’est un long chemin qui n’est pas dépourvu d’embûches.

 



[1] Rapporté par Bokhârî et Moslim.

[2] « Les fondements de la croyance » (al ‘aqâid), in Recueil des épîtres de l’imam martyr Hassan al Banna (en arabe).

[3] Exemple indiquant la différence de certitude entre quelqu’un qui reçoit une information et celui qui se rend sur place pour attester de ses propres yeux la véracité de l’information. Voir l’épître « les fondements de la croyance », in Recueil des épîtres... op. cit.

[4] Souligné par nous-même.

[5] C’est-à-dire en toute négligence.

[6] Hadith saint (Qodsî), rapporté par l’imam Bokhârî, d’après Abou Horaïra. La traduction est celle du docteur Hassan Amdouni et de Malak Amdouni. Voir Quarante Hadiths Qoudoussi, Al Imen, 1988, p56, hadith n° 17.

[7] C’est ainsi qu’il faut bien entendu comprendre la seconde partie du hadith, et non pas croire que Dieu se matérialise effectivement dans le corps de l’homme. Cette interprétation serait en contradiction totale avec les articles du credo islamique, qui établissent une distinction nette entre Dieu et l’homme.

 

Omero M.
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