Aslim Taslam

 

- N°41 Mai 2004 -

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Spiritualité

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L’ascèse spirituelle du musulman (3)

 

Comment développer notre spiritualité ?
 
Au cours des chapitres précédents, nous avons compris que l’ascèse spirituelle consiste à purifier son coeur et son âme des vices qui voilent notre rapport à Dieu le Très Haut, car ils représentent la cause de notre manque de concentration et de volonté dans l’adoration. Voici maintenant, présenté de façon très succincte, le classement des coeurs et des âmes en fonction de leur degré de purification, selon les spiritualistes musulmans.

 

Les trois sortes de coeur

Le Coran décrit trois états du coeur spirituel. Celui ci est qualifié tantôt de « coeur sain » (Qalboun salîm), tantôt de « coeur malade » (qalboun maridh), ou encore de « coeur endurci » (qalb qâsin) c’est à dire mort (mayyt).

Le coeur sain est celui que Dieu a mentionné à travers les propos de Son ami intime Abraham, paix sur lui :

« Et ne me couvre pas d’ignominie, le jour où l’on sera ressuscité, le jour où ni les biens, ni les enfants ne seront d’aucune utilité, sauf celui qui vient à Dieu avec un coeur sain. »
Sourate 26, Ash-Shou’ara’ (Les poètes), versets 87-89

Son Seigneur ne l’a pas affligé, puisque non seulement Il a répondu favorablement à son invocation, mais Il a insisté sur la filiation et l’unité du message des Prophètes, paix sur eux :

« Paix sur Noé dans tout l’univers ! Ainsi récompensons Nous les bienfaisants. Il était, certes, un de Nos serviteurs croyants. Ensuite Nous noyâmes les autres. Et Abraham fut, certes, du nombre de ses coreligionnaires. Quand il vint à son Seigneur avec un coeur sain. »
Sourate 37, As-Saffat (Les rangés), versets 79-84

Le coeur sain est un coeur éveillé (yâqizh) : il vit dans la sensation de proximité de Dieu (qurbatoun minallah). Il est empli de quiétude (sakînah) et se tranquillise au rappel de Dieu. Les paroles du Très Haut l’emplissent d’amour et de crainte respectueuse (taqwah). Il vit des états spirituels (ahwâl) intenses. Ce coeur a été purifié des souillures qui incrustent en lui des points noirs (noukatoun sawdâ’), pour se consacrer à une adoration sincère.

Dieu dit à ce sujet :

« Les vrais croyants sont ceux dont les coeurs frémissent quand on mentionne Dieu. Et quand Ses versets leur sont récités, cela fait augmenter leur foi. Et ils placent leur confiance en leur Seigneur. Ceux qui accomplissent la prière et qui dépensent [dans le sentier de Dieu] de ce que Nous leur avons attribué. Ceux là sont, en toute vérité, les croyants : à eux des degrés (élevés) auprès de leur Seigneur, ainsi qu’un pardon et une dotation généreuse. »
Sourate 8, Al Anfal (Le butin), versets 2-4

« Dieu a révélé le plus beau des récits, un livre dont [certains versets] se ressemblent et se répètent. Les peaux de ceux qui redoutent leur Seigneur frissonnent (à l’entendre) ; puis leur peau et leur coeur s’apaisent au rappel de Dieu... »
Sourate 39, Az-Zoumar (Les groupes), verset 23

« ... Dis : En vérité, Dieu égare qui Il veut ; et Il guide vers Lui celui qui se repent, ceux qui ont cru, et dont les coeurs se tranquillisent au rappel de Dieu. N’est-ce pas par l’évocation de Dieu que se tranquillisent les coeurs ? »
Sourate 13, Ar-Rad (Le tonnerre), versets 27-28

Le coeur malade ne ressent pas la profondeur de ces versets. Deux sortes de maladies l’ont atteint. La première le conduit à la perdition certaine : c’est le doute, qui ne tarde pas à se confondre avec l’hypocrisie (nifâq) au sujet de laquelle Dieu dit, dans Son Livre béni :

« Parmi les gens, il y a ceux qui disent : Nous croyons en Dieu et au Jour dernier ! Tandis qu’en fait, ils n’y croient pas. Ils cherchent à tromper Dieu et les croyants ; mais ils ne trompent qu’eux mêmes, et ils ne s’en rendent pas compte. Il y a dans leur coeur une maladie (de doute et d’hypocrisie), et Dieu laisse accroître leur maladie. Ils auront un châtiment douloureux, pour avoir menti. »
Sourate 2, Al Baqarah (La vache), versets 8-10

La seconde est la maladie de la passion (chahoua), qui excite nos sens et nos désirs les plus refoulés afin de nous détourner du rappel de Dieu. Le Très Haut conseilla les femmes du Prophète saws en ces termes :

« Oh, femmes du prophète ! Vous n’êtes comparables à aucune autre femme. Si vous êtes pieuses, ne soyez pas trop complaisantes dans votre langage, afin que celui dont le coeur est malade ne vous convoite pas [1]. Et tenez un langage décent. »
Sourate 33, Al Ahzab (Les coalisés), verset 32

Nous souffrons quasiment tous, à des degrés divers, de cette maladie qui nous atteint à tous les niveaux, au plan physique (la nourriture et le sexe) aussi bien que psychique (la convoitise, l’orgueil, l’amour de la célébrité...).

Quant au coeur mort, c’est celui que Dieu a décrit dans le Coran en ces termes qui se passent de commentaires :

« Très certainement les incroyants, cela leur est égal, que tu les avertissent ou non : ils ne croiront jamais. Dieu a scellé leurs coeurs et leurs oreilles, et un voile épais leur couvre la vue, et pour eux il y aura un grand châtiment. »
Sourate 2, Al Baqarah (La vache), versets 6-7

Dans le même sens, Dieu nous rappelle qu’une pratique dépourvue de spiritualité endurcit le coeur, et le tuera certainement :

« Le moment n’est-il pas venu, pour ceux qui ont cru, que leurs coeurs s’humilient à l’évocation de Dieu et devant ce qui est descendu de la vérité [le Coran] ? Et de ne point être pareils à ceux qui ont reçu le Livre avant eux. Ceux-ci trouvèrent le temps assez long et leurs coeurs s’endurcirent, et beaucoup d’entre eux sont pervers. »
Sourate 57, Al Hadid (Le fer), verset 16

Les quatre sortes d’âme

L’âme, ce souffle de vie qui anime notre corps, n’est pas non plus exempte des maladies et des défauts qui entachent sa pureté. Dans son chapitre consacré au repentir, l’imam al Ghazâlî définit ainsi quatre degrés de l’âme.

Dieu mentionne le premier degré, dans le Coran, par le qualificatif de « âme apaisée [2] » (nafs moutmaïnnah). C’est celle du serviteur repentant, sincère dans son repentir, puis qui s’est conformé totalement à la voie tracée par notre noble Prophète saws. Il a maîtrisé ses passions en les assujettissant aux prescriptions divines, et il a fortifié son coeur afin qu’il soit insensible aux insufflations du diable.

Le second degré est celui que Dieu a qualifié de « âme qui ne cesse de se blâmer [3] » (nafs lawwâmah). C’est celle du serviteur qui s’est repenti, puis a suivi la voie de la droiture en s’écartant des grands péchés et en accomplissant assidûment les actes du culte, si ce n’est qu’il lui arrive parfois de succomber aux tentations vénielles (les petits péchés). Mais à chaque défaillance, il se remet en question afin de progresser sur le chemin de l’ascèse. Dieu décrit ces serviteurs ainsi :

« Ceux qui évitent les plus grands péchés ainsi que les turpitudes, si ce n’est les fautes légères. »
Sourate 53, An-Najm (L’étoile), verset 32

« [Dieu promet également le Paradis pour] ceux qui, s’ils ont commis quelque turpitude ou causé quelque préjudice à leurs propres âmes (en désobéissant à Dieu), se souviennent de Dieu et demandent pardon pour leurs péchés -et qui pardonne les péchés si ce n’est Dieu ?- et qui ne persistent pas sciemment dans le mal qu’ils ont fait. »
Sourate 3, Al ‘Imran, verset 135

Le troisième degré concerne certainement un grand nombre de personnes parmi nous, l’imam l’a qualifié de « âme séductrice » ou « qui se laisse séduire par le diable » (nafs mousawwilah). Elle correspond à l’état de celui qui s’est écarté des grands péchés, mais il lui reste un ou deux grands défauts dont il n’arrive pas à se défaire. Il implore son Seigneur afin de vaincre ces obstacles lui barrant le chemin de l’ascèse, et il se blâme chaque fois qu’il tombe dans le piège de ces quelques grands défauts qui demeurent en lui.
L’imam nous dit qu’il réussira, à condition de s’appliquer dans les prescriptions divines, et de pratiquer le repentir. En effet, Satan va tout mettre en oeuvre afin de diminuer l’importance de ses défauts aux yeux du serviteur, pour le détourner du repentir. Dieu dit, au sujet de ce croyant :

« D’autres ont reconnu leurs péchés, ils ont mêlé de bonnes actions à d’autres mauvaises. Il se peut que Dieu accueille leur repentir. Car Dieu est Pardonneur et Miséricordieux. »
Sourate 9, At-Tawbah (Le repentir), verset 102

Enfin, le quatrième degré représente la situation la plus périlleuse ; elle décrit l’état spirituel le plus incertain, correspondant à l’âme que Dieu a nommée « âme instigatrice du mal [4] » (nafs ammârah bis-soû’). C’est le cas du serviteur qui pratique la religion par périodes : lorsqu’il prend conscience de ses fautes, il se repent et suit le droit chemin. Mais après un laps de temps, il retombe dans le péché et quitte totalement la voie de la guidée pour laisser libre cours à tous ses penchants, sans se soucier aucunement de rechercher le pardon divin.
Cette situation est de loin la plus critique puisque le serviteur peut aussi bien mourir dans le second état que dans le premier. S’il quitte ce bas monde dans la voie de l’islam, il bénéficiera peut-être de l’agrément de Dieu. Dans le cas contraire, il est plus à même de subir le courroux divin.

Il serait trop long ici de rentrer dans les détails de ces deux typologies, nous ne les avons mentionnées qu’à titre indicatif afin que chacun d’entre nous puisse se situer sur l’échelle de l’ascèse spirituelle. Il est cependant certain que l’adoration saine, telle que l’a définie notre noble Prophète saws est le fruit d’un dur labeur, qui n’aura de fin qu’avec notre propre fin. Pour reprendre les différentes dimensions de l’être humain, nous dirons que l’ascèse spirituelle consiste à :

- faire passer notre coeur de l’état malade à l’état sain ;
- faire passer notre âme du stade de l’oubli au stade de la connaissance de Dieu ;
- faire passer notre corps du stade des comportements désordonnés au stade de la soumission aux enseignements divins.

 



[1] C’est à dire qu’en vous écoutant, il conçoive de la passion pour vous.

[2] Voir sourate 89, Al Fajr (L’aube), verset 27.

[3] Voir sourate 75, Al Qiyamah (La résurrection), verset 2.

[4] Voir sourate 12, Youssouf (Joseph), verset 53.

 

Omero M.
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