Aslim Taslam

 

- N°47 Octobre 2006 -

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Sciences

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Djinns et Exorcisme en islam

 

Il y a quelques années déjà, un colloque rassemblant des psychiatres, des médecins, psychologues en autres, s’était établit pour discuter d’une nouvelle thérapie psychologique ou métaphysique, qu’est l’exorcisme en islam. Devant de nombreux cas de guérisons miraculeuses, les scientifiques s’intéressent au phénomène. Dans la communauté musulmane, beaucoup s’intéresse au sujet, entre septicisme et fatalisme, sans en connaître les fondements. Il y a énormément d’incohérence, du fait que les expériences concrètes sont mêlées à beaucoup de charlatanisme. Dans tous les cas, la prudence est de mise, il faut d’abord épuiser les moyens matériels, conformément à l’esprit de l’islam, qui recommande une certaine médecine. C’est lorsque tous ces moyens échouent, qu’intervient alors la médecine coranique ou prophétique, comme ultime remède et les résultats sont assez souvent positifs. Entre science, raison et foi, rationnel et irrationnel, l’imam Tareq Oubrou [*] avait fait une prestation remarquée. Voici l’intégralité de la conférence, suivi de questions.

 

Mon intervention va s’inscrire dans un registre religieux dans l’acception musulmane du terme. C’est un sujet irrationnel, dans le sens de l’inexpliqué scientifiquement ; c’est donc un domaine métaphysique. Pour aborder ce sujet je serai amené à formuler trois remarques :

1. Il faut reconnaître la difficulté que pose la définition de l’homme car en fin de compte, c’est de l’homme qu’il s’agit. Pour le définir, il faut cerner l’interaction des différentes dimensions qui le composent. L’homme reste malgré tout un être énigmatique dans la mesure où la science actuelle ne nous en a pas encore proposé une définition cohérente.

2. Il existe un problème sémantique réel. Le langage ne voile-t-il pas la réalité dans une certaine mesure ? L’homme fait parti du réel matériel, lui-même difficile à définir comme tel ; si ce n’est qu’à travers un langage asymptotique, qualifié de scientifique visant le resserrement sémantique au maximum. Toutes les approches scientifiques ou non, souffrent à un moment donné de leur développement, d’un certain nominalisme voilant le réel. (D’espagnat Bernard, Réel voilé, éd. Fayard)

3. Quelque soit l’approche objective ou théorique, elle ne peut expliquer tous les phénomènes. Il y aura toujours des exceptions qui ne s’y inscriront pas ; c’est ce qu’on peut définir par "phénomènes irréguliers". Sachant qu’en général la science ne peut procéder que par simplification, tout phénomène alors qui ne s’inscrit pas dans son répertoire est négligé, voire refoulé quelle que soit l’approche. Actuellement avec les neurosciences la tentation du neuroréductionnisme est grande. L’étude du comportement psychologique et mental risque d’être réduit aux seules interactions neurobiochimiques.

Après ces trois remarques, abordons maintenant notre sujet : Les Djinns.

Le Djinn est cet être invisible à nos sens, caché, comme l’indique son étymologie arabe. Il n’est pas exclu scientifiquement, théoriquement, l’existence de matières constituées de particules qui ne sont pas de la même nature que celles qui constituent la matière perceptible. Nous savons tous que l’objet principal et fondamental de la Physique, est d’expliquer la matière, dont les théories ne cessent d’évoluer. Nous savons aussi que la Physique quantique a bien bouleversé les préétablies de la Physique classique. Ce qui est "vérité" maintenant, demain peut être réfutable, et vice-versa. Rien ne prouve rationnellement que ce que l’on ne voit pas n’existe pas. Et donc rien n’exclut l’existence d’une autre forme de vie organisée autrement et dont la matière substantielle constitutive nous est invisible.

S’inscrivant dans un registre religieux selon les spécificités théologiques musulmanes, l’harmonie entre la foi et la raison est une quête permanente. En Islam la révélation a pour rôle premier d’éclairer la raison sur les vérités métaphysiques qui ne lui sont pas accessibles à travers le sens, l’observation, ni même à travers le raisonnement : Dieu, Paradis, Enfer, Anges, Djinns... Tout croyant musulman sait que les hommes ne sont pas les seuls existants doués de raison. Les Djinns partie de la création de Dieu, ils sont au même titre que les hommes responsables devant leur créateur (Sourate 55, Ar-Rahma "Le Tout Miséricordieux", verset 31). Dans cette sourate Dieu parle en même temps aux hommes et aux Djinns. Hommes ou Djinns lorsqu’ils se rebellent contre l’ordre divin, quand ils prônent le mal, ils deviennent des Satans (Sourate 6, Al An’am "Les bestiaux", verset 112). Il y a également toute une sourate consacrée aux Djinns (Sourate 72, Al ’Djinns).

Quel est le rapport entre ces deux mondes, celui des hommes et celui des Djinns ? En principe ils sont isolés par un voile : le djinn appartient au monde invisible (Al-Ghaïb). Et l’homme appartient au monde visible (Ach-chahada). Le djinn perçoit l’homme mais l’homme ne le perçoit pas (Sourate 7, Al A’raf, verset 27). Les djinns Satans c’est-à-dire les djinns qui prônent le mal, adeptes d’Iblis, le père spirituel des Satans, celui qui a égaré Adam et Eve (Sourate 2, Al Baqarah "La vache", verset 36), n’ont aucun pouvoir coercitif sur les hommes, sauf par des susurrations tentatrices et des mauvaises inspirations dont le mode de communication nous est inconnu, toutefois le Coran parle de possession en évoquant le terme en arabe "mass" (sourate 2, Al Baqarah "La vache", verset 275). D’autres Hadiths du prophète évoquent "Es’sar" : la possession avec tremblement jusqu’à effondrement et évanouissement.

Les Mou’tazilites, un des courants rationalistes théologiens musulmans, excluent tout phénomène de possession. L’écrasante majorité des théologiens Sunnites admettent ce phénomène en se référant aux textes scripturaires, à l’observation et l’expérience. Il faut dire ici que celui qui approche ce phénomène de près et qui en a l’expérience admet l’existence de la possession. Les raisons peuvent être multiples, les manifestations sont en général à peu près similaires. Notons aussi qu’il faut distinguer la sorcellerie de la possession, toute possession ne révèle pas de la sorcellerie, mais toute sorcellerie n’a d’effet qu’à travers la possession, phénomène que je ne peux développer ici.

Le problème qui se pose pour l’exorciste est de discerner la part du somatique, du psychique et la part de la possession. L’exorciste musulman après avoir vérifié qu’il n’y a aucune lésion cérébrale ou dysfonctionnement psychique, procède alors à l’exorcisme qui ne doit pas s’effectuer n’importe comment ; il faut d’abord que le spécialiste en neurologie ou en psychiatrie échoue dans la guérison du trouble. Il existe aussi pour des maladies somatiques banales des douleurs que la médecine n’arrive pas à soulager pour des raisons inconnues. Donc après toutes les tentatives de guérison par la médecine, on a procédé alors à ce qu’on appelle le traitement spirituel par la lecture du Coran ainsi que la formulation d’un ensemble d’invocation enseigné par la tradition du Prophète saws. Comme la médecine, le procédé d’exorcisme peut aboutir à des échecs. Sans entrer dans les détails qui nous amèneraient à l’irrationnel, dans le sens de l’inexpliqué, nous pouvons avancer que ces phénomènes de possession sont intéressants à approcher. Il faut les voir de très près. L’erreur consisterait à se renfermer dans un seul procédé du traitement. Il faut dire ici que l’effet de la lecture du Coran est inexplicable, mais on peut dire qu’elle agit comme la molécule prescrite par les psychiatres et qui change l’humeur en agissant biochimiquement sans pour autant savoir exactement comment s’opère l’articulation entre l’effet biologique et le changement et la guérison psychiques.

Questions

M. Vallière : Pouvez-vous nous dire s’il y a des sourates particulières qui permettent justement cette efficacité symbolique ?

T.O. : Rappelons que le Coran est la parole de Dieu incréé, et donc s’origine en l’essence même de Dieu, dont sa forme comme son contenu est totalement divin. Il est constitué de sourates (chapitres), lesquelles sont constituées de versets. Même si l’ensemble est parole de Dieu, toutefois il existe des sourates et des versets qui sont mieux que d’autres spirituellement. Parmi les meilleures sourates : la première dite " La Fatiha " (la matrice du livre) et la deuxième, la plus longue du Coran. Cette dernière contient le meilleur verset du Coran, appelé le verset de la chaise (’Ayate el-Koursy, sourate 2, Al Baqarah "La vache", verset 256). En effet ce verset comme l’indique des Hadiths (paroles) du Prophète saws, a un impact particulier dans la protection contre les démons. Nous l’avons expérimenté, et nous avons obtenu dans beaucoup de cas des améliorations et même des guérisons totales. Les sujets dits "possédés" réagissaient à la lecture du Coran en général, à un ensemble de sourates et de versets particuliers et notamment celui de "la chaise". Sans vouloir m’étaler sur la description du phénomène, celui-ci est inexplicable scientifiquement, mais ce qui est sûr c’est qu’il a eu un effet certain sur le psychisme. Vous savez bien qu’il existe entre le somma et le psychique des interactions ; il y a des maladies psychiques qui sont dues à des lésions au niveau du tissu nerveux et il y a des maladies somatiques qui sont causées par un dysfonctionnement psychique. Le domaine psychique de l’homme est un peu secrat pour ne pas dire un mystère, c’est la dimension métaphysique de l’homme qui a certainement une relation avec l’effet spirituel de la lecture du Coran. Cette interaction influence le psychique et le biologique de l’homme. C’est là une explication un peu "bricolée" que je fais. On peut dire qu’il s’agit plutôt d’un constat. On commence par l’observation, on en fait un cumul et après on peut chercher l’explication. Mais pour l’instant on n’a pas d’explication rationnelle : la voie est plutôt d’ordre métaphysique et spirituelle.

Cécile Imbert : Est-ce qu’on peut dire, même si ce n’est pas du tout les mêmes champs que le mot "Djinn" couvrirait les anges et les démons ?

T.O. : Dans la tradition musulmane, les anges n’ont pas ce redoutable choix entre le bien et le mal ; ils accomplissent le programme divin. "Génétiquement", si j’ose m’exprimer ainsi, ils sont déterminés. Le djinn est un être doué de raison qui discerne entre le bien et le mal, il est sensé se soumettre à Dieu, tout comme l’homme. Il a selon une tradition du Prophète saws le pouvoir de traverser le corps humain de part sa nature particulière ; s’agit-il dans les propos du Prophète saws d’une parabole ou d’un phénomène réel, c’est là tout un débat chez le commentateur. La possession à cet égard peut être considérée comme la forme la plus extrême de cette traversée.

M. Vallière : Est-ce qu’il y a une circulation d’argent ?

T.O. : Certainement, c’est un marché fructueux pour les brigands ! Bien sûr, il y a des charlatans qui usent de la naïveté des gens ; des gens aussi qui utilisent la sorcellerie et qui sont considérés dans la tradition musulmane comme hérétiques. En ce qui nous concerne, nous faisons cela dans un but humanitaire, on ne se permettra pas de dire "ne nous te guérissons que si tu donnes de l’argent".

M. Vallière : Est-ce que ça renvoie à la notion du miracle ?

T.O. : Le miracle dans la tradition musulmane est un signe indicateur de l’intervention divine. On peut considérer le miracle dans le sens commun du terme comme une forme de brutalité faite à la connexion habituelle des phénomènes. En vérité toute la création qui relève du monde invisible est un miracle, parce que indicateur de l’intervention divine à travers des lois qui peuvent être irrégulières. Normalement, l’homme dans la tradition musulmane n’a pas besoin de ces interventions, dites miracle, pour admettre la puissance divine. Mais en principe ces interventions exceptionnelles, extra-ordinaires, ont pour objet d’attirer l’attention du regard distrait et du fonctionnement mécanique, routinier, de la raison, habitués à la régularité des phénomènes. L’habitude n’émousse-t-elle pas la raison ? On peut définir aussi le miracle scientifiquement par tout phénomène irrégulier qui n’est pas prévu ni intégré dans une théorie.

M. Mallet : Si l’homme est un miracle, le mauvais djinn, le Démon, c’est quoi ?

T.O. : Que ce soit le monde visible ou invisible, que ce soit un phénomène ou un noumène, le tout pour le musulman est signe de Dieu. Le problème de l’homme c’est qu’il ignore sa finitude et par conséquent tout ce qui ne s’intègre pas dans ses schèmes mentaux et théories rationnelles, n’est pas réel ; comme si le réel n’existe que si la raison scientifique le reconnaît, alors qu’il y a d’autres sources de connaissance intuitives, sensibles, philosophiques, mystiques...

Le mauvais djinn, comme vous dites, l’est parce qu’il a choisi de l’être. La responsabilité du choix entre le bien et le mal est l’épreuve de l’existence à laquelle est soumis le djinn comme l’humain. Le tout fait partie du monde créé par Dieu.

Un participant : Quel est le contenu du verset sur "la chaise de Dieu" ?

T.O. : C’est un verset qui parle de Dieu et qui exalte sa force, sa grandeur, sa puissance. C’est un hymne au Dieu unique capable de toute chose, que la somnolence et le sommeil ne saurait atteindre, et qui étend sa propriété et son savoir sur toute chose. Dieu est sur la chaise, sur son trône ; ici la chaise est une notion métaphysique exprimée dans un langage anthropomorphique. Le Prophète saws a recommandé de lire ce verset avant de s’endormir ou dans les situations de difficulté [1].

Il n’y a pas que le Coran comme moyen de guérison, il y a aussi la tradition du Prophètesaws. En effet il y a les prières formulées par le Prophète saws, des prières prononcées dans des termes qu’il faut garder parce que, d’après les commentateurs, leur agencement contient des mystères. On apprend le Coran par coeur sans en modifier un mot. On apprend aussi par coeur la tradition du prophète sans rien en changer car nous pensons que les mots et les lettres ont un impact sur le psychisme de l’individu.

P. Michel : Il y a une différence entre le travail du psychothérapeute et la pratique du religieux. Le psychothérapeute cherche à mettre des mots, à produire de la pensée là où il y a de l’impensée, du vide ; à ce lieu, vous y mettez du spirituel, vous parlez de force suprême, vous parlez de Dieu...

T.O. : Le religieux n’exclut pas les autres approches : psychanalytique, psychiatrique, neurobiologique. Dans une première démarche, il faut épuiser tous les moyens rationnels. Mais il faut se mettre d’accord sur le mot religieux : c’est un rapport vertical et c’est aussi un rapport horizontal. C’est la recherche d’un équilibre entre la révélation et la raison entre le révélé et le réel. Le religieux doit utiliser tous les moyens légaux pour arriver à guérir tel ou tel cas. Il n’y a pas de rapport d’exclusion. Le traitement spirituel ne se substitue pas systématiquement aux traitements rationnels ; il intervient là où le rationnel a échoué. On essaye la lecture du Coran. Ça ne fait pas de mal et ça peut guérir.

H. Lazar : Vous disiez que l’homme en un sens est un miracle. Dans le christianisme, si je ne me trompe, un miracle, c’est une intervention personnelle de Dieu dans la nature, c’est une action qui va contre le sens de la nature. Mais il ne s’agit pas d’un objet ou d’une personne, c’est une action qui est miraculeuse. Alors dans l’islam, l’homme en tant qu’il est considéré comme un miracle, relève-t-il de la nature, de la surnature, ou des deux ? et Dieu est-il un miracle ou non ?

T.O. : Si je m’inscris dans un registre scientifique, je dirai que la vie est un miracle comme l’a bien dit celui qui a découvert l’ADN (Crick Francis, biochimiste, Prix Nobel) [2]. On n’arrive pas à expliquer l’apparition de la nature vivante. Déjà la nature est un miracle dans cette acceptation du terme, c’est-à-dire qu’on ne connaît pas l’origine, on ne connaît pas l’apparition de cette nature, elle est inexplicable, mais à force de routine, le miracle devient banal, à force de voir cela devant soi, toujours comme ça, il n’y a plus de miracle ! L’habitude casse cette révélation du miracle ; se débarrasser de la routine, c’est aller dans le sens qui nous indique qu’il y a un créateur.



[*] Tareq Oubrou est Imam de la Mosquée de Bordeaux, Président de l’association "Les Imams de France", 50 rue Jules Guesdes, 33800 Bordeaux.

[1] "Dieu est le seul Dieu ; il n’y a point d’autre Dieu que lui, le Vivant, l’Immuable.
Ni l’assoupissement, ni le sommeil n’ont de prise sur lui. Tout ce qui est dans les cieux et dans la terre lui appartient.
Qui peut intercéder auprès de lui sans sa permission ?
Il connaît ce qui est devant eux et ce qui est derrière eux, et les hommes n’embrassent de sa science que ce qu’il a voulu leur apprendre.
Son trône s’étend sur les cieux et sur la terre, et leur garde ne lui coûte aucune peine.
Il est le Très-Haut, le grand." (Sourate 2, Al Baqarah ("La vache"), verset 256)

Traduction de A. Kasimirski, éd. RVG, Genève, 1986.

[2] "Un honnête homme armé de tout savoir dont nous disposons actuellement ne pourrait pas aboutir à une autre conclusion : dans un sens l’origine de la vie apparaît presque aujourd’hui comme un miracle, tant sont nombreuses les conditions qu’il aurait fallu avoir satisfaites pour la mettre en marche" extrait de Denton Michel, L’évolution, une théorie en crise, p. 227, éd. Flammarion.

 

Abdelhak O.
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