Aslim Taslam

 

- N°63 Mars 2008 -

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Spiritualité

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Introduction au soufisme (1ère partie)

 

 

l. Origine controversée du soufisme Tasawwuf

A. Étymologie(s)

Les opinions se sont multipliées au sujet de l’étymologie du mot Tasawwuf.

1. Certains ont dit qu’il proviendrait de l’arabe sûfah (laine), parce que les premiers soufis portaient un froc de laine épaisse ; ils choisissaient d’en faire leurs habits en signe d’austérité et d’ascétisme.

2. D’autres ont dit : « Il fait référence au mot Sifah (attribut, qualité), car l’essence du Tasawwuf c’est de faire siens les caractères louables et de s’écarter des caractères vils. »

3. D’autres encore estiment que le mot Tasawwuf fait référence à la tribu de Sûfâh qui était dévouée au service de la Kà bah.

4. Une autre opinion lie le mot Tasawwuf à As-Suffah, un banc de pierre situé à l’arrière de la mosquée du Prophète saws. Certains pauvres s’y sont installés, ce qui leur valut le qualificatif de « gens de la banquette » (ahl as-suffah). Dieu les décrit dans le Coran :

« Fais preuve de patience [en restant] avec ceux qui invoquent leur Seigneur matin et soir, désirant Sa Face. Et que tes yeux ne se détachent point d’eux, en cherchant (le faux) brillant de la vie sur terre. Et n’obéis pas à celui dont Nous avons rendu le coeur inattentif à Notre Rappel, qui poursuit sa passion et dont le comportement est outrancier »
Sourate 18, Al Kahf (La caverne), verset 28

5. Selon d’autres sources le mot soufi s’apparenterait étymologiquement à la pureté (As-Safâ) et la purification (Al-Musâfâh). Le soufi est donc celui qui aspire à purifier son âme de ses vices cachés, et son coeur des penchants et des attachements matériels.

6. L’Imâm Al-Qushayri soutient que le terme Tasawwuf renvoie au mot Safwah, c’est-à-dire l’élite élue.

7. D’autres disent que le mot Tasawwuf vient du mot Saff (rang), comme si les hommes du Tasawwuf formaient, grâce à leurs coeurs, le premier rang parmi les proches de Dieu.

8. Certains pensent que ce mot serait dérivé du mot grecque « sofa » qui signifie « la sagesse ».

9. Ibn Khaldun dans sa muqaddimah définit aussi le terme. « Soufi » traduit deux mots dans l’original arabe, suffiyah et mutaçawwif ; les langues européennes rendent habituellement par « soufi » aussi bien çûfi que mutaçawwif. Au sens strict, ils désignent respectivement celui qui est parvenu au terme du chemin et celui qui en suit encore le cours. Il existe un troisième mot, mustaçawif « celui qui aspire à devenir mutaçawwif. »

B. Critique sur l’apparition du terme

Certains critiquent le « soufisme » en prétendant que ce terme ne fut jamais employé du temps des Compagnons du Prophète saws, ni des Successeurs. La spécificité de ces premières générations fait qu’il n’y avait aucun besoin d’appeler au soufisme. En effet, grâce à leur lien direct ou quasi-direct avec le Prophète saws, les fidèles de ces générations ont vécu dans la piété et la dévotion, ils ont combattu les passions de leur ego et se sont dépensés dans l’adoration de Dieu. Ils multipliaient leurs efforts dans l’obéissance à Dieu et chacun espérait être celui qui suivait le mieux la guidance du noble Prophète saws. Par conséquent, il n’y avait nullement besoin de leur enseigner une discipline qu’ils mettaient déjà en pratique par eux-mêmes.
Bien que les Compagnons et les Successeurs n’étaient pas appelés « soufis », il n’en est pas moins vrai qu’ils mettaient en pratique le soufisme car, qu’est-ce que le soufisme sinon le fait de vivre pour Dieu et non pour soi, de faire preuve d’ascétisme et de constance dans l’adoration de Dieu, de diriger en permanence son âme et son coeur vers Dieu, ainsi que d’acquérir toutes les qualités du Prophète saws en matière d’élévation aux plus hauts degrés de la spiritualité ? Ces fidèles ne se sont pas contentés de respecter les fondements de la foi ou d’appliquer les piliers de l’islam, mais ils ont rajouté à cela un attachement à la spiritualité. Outre les actes obligatoires, ils ont repris les oeuvres surérogatoires que le Prophète saws aimait accomplir et ils se sont écartés non seulement de l’illicite mais de tout ce qui est déconseillé (makrûh).
Au fil du temps, de nombreux peuples ont embrassé l’islam, et les sciences islamiques se sont enrichies et diversifiées si bien que les savants se spécialisaient dans certaines disciplines. Les gens de science ont alors compilé leur savoir, chacun dans le domaine de son expertise. Après la formalisation de la grammaire par les toutes premières générations, d’autres disciplines se sont développées, comme la jurisprudence, la science de l’Unité divine (monothéisme), les sciences du Hadîth, les fondements de la religion, l’exégèse, l’héritage, etc. Après cette période, la spiritualité a connu un déclin progressif. Les gens commençaient à oublier l’importance capitale de se diriger vers Dieu en humbles serviteurs, avec des coeurs éveillés et pleins d’ardeur. C’est pourquoi, de leur côté, les ascètes ont veillé à enregistrer la discipline du Tasawwuf et à montrer sa noblesse et son importance pour toutes les autres disciplines et sciences. Contrairement à ce que pensent certains orientalistes, ce développement écrit du soufisme n’était pas une forme de protestation contre ceux qui ont compilé les autres disciplines, au contraire, il était complémentaire aux autres branches de la religion et visait à pallier à une déficience, afin de développer toutes les facettes de la religion et répondre à tous les besoins.

C. Dérapages verbals et suspicion

Il convient de souligner que le Tasawwuf n’est pas quelques balbutiements ou une transgression de la Législation divine. Le Tasawwuf authentique a pour fondement le respect du Coran et de la Sunnah et la soumission aux Ordres de Dieu et à Ses Jugements. Celui qui transgresse le Jugement de Dieu et se dit prétendant au Tasawwuf une telle personne a une prétention fausse que la raison et la législation n’acceptent pas.
La suspicion de certains soufis est dû à leur mode de vie. Ils ont prôné une rupture totale, physique et spirituelle, d’avec les êtres humains. Pour Ghazzali, être soufi, ce n’est pas abandonner ce bas monde et déserter la société. Il a prôné un soufisme d’équilibre, de solidarité et de participation. Il y a de nombreux faux-prétendants au Tasawwuf qui croient à tort que le Tasawwuf pousse à ne pas gagner sa vie à la sueur de son front ou à ne pas travailler. Ils pensent que le Tasawwuf est une paresse doublée d’inactivité et une répulsion vis-à-vis de l’effort et du travail soigné dans les divers chemins vertueux de la vie. Si nous acceptons cette présentation déviante du Tasawwuf cela aboutirait à une catastrophe pour la société musulmane et signifierait une rébellion contre l’enseignement divin dans sourate Al-Jumu’ah :

« Puis quand la prière est achevée, dispersez-vous sur la terre, et recherchez quelque grâce d’Allah, et invoquez Allah abondamment afin que vous réussissiez. »
Sourate 62, Al-Jumu’ah (Le vendredi), verset 10

II. Le soufisme, au cœur de l’islam

A. L’enseignement de l’Archange Gabriel

Qu’est ce que le tasawwuf finalement ? Les soufis ont donné des définitions extrêmement complexes, mais le tasawwuf peut-être ramené au hadith de Djibril (Cf cours précédent). L`ihsen, c’est adorer « Dieu comme si tu le voyais, car si tu ne Le vois pas, Lui, certes, te voit. » Cette réponse que fait le Prophète saws à Djibril [l’ange Gabriel] signifie bien qu’il y a des êtres qui se comportent "comme s’ils voyaient Dieu". Les soufis s’appuient sur ce hadith, à la fois pour montrer la nécessité d’une pratique littérale des obligations et des interdits de la religion, et pour faire ressortir la prééminence de l’esprit sur la lettre, en ce qui concerne l’application de ces commandements. Adorer Dieu, c’est se souvenir de Lui le plus souvent possible : "Souvenez-vous de moi, Je me souviendrai de vous", "Rappelle-toi le nom de ton Seigneur, et consacre-toi totalement à Lui" et encore : "Invoquez Dieu d’une façon abondante et glorifiez-le, à la pointe du jour et à son déclin". Cette notion de rappel constant de la présence divine se situe dans la perspective directe de l’ihsan.

B. Déjouer l’emprise de l’ego

Les devoirs imposés par la législation islamique que l’homme est tenu d’accomplir en lui-même se subdivisent en deux catégories : des jugements légaux traitant des oeuvres apparentes et d’autres relatifs aux oeuvres internes ; ou en d’autres termes : des jugements légaux relatifs au corps de l’homme, d’autres relatifs à son coeur.
Les oeuvres corporelles sont de deux types : des injonctions et des interdits. Les injonctions Divines sont, par exemple, la prière, l’aumône, le pèlerinage... Pour ce qui est des interdits, citons le meurtre, la fornication, le vol, la consommation de vin... Les oeuvres du coeur englobent également des injonctions et des interdits. Pour les injonctions, il y a la foi en Dieu, en Ses Anges, en Ses Livres, en Ses Messagers... la sincérité, le contentement satisfait [de Sa Volonté], le recueillement, le fait de compter sur Lui en tout et pour tout... Des interdits citons la mécréance, l’hypocrisie, l’orgueil, la vanité, la rancune, la jalousie... Cette deuxième catégorie, celle des oeuvres du coeur, est plus importante pour Le Législateur que la première catégorie - sachant que les deux sont d’une importance certaine. En effet, le for intérieur (Bâtin) est la base de l’apparent (Dhâhir) et sa source.
Ces oeuvres constituent l’origine des oeuvres apparentes. La corruption des oeuvres internes gâche les oeuvres externes. C’est d’ailleurs pour cela que le Messager d’Allah saws, dirigeait les compagnons à accorder le plus grand soin à la réforme de leur coeur. Il leur a montré que la droiture de l’homme dépend de la réforme de son cœur et sa guérison de ses maladies secrètes et les défauts qui l’habitent. C’est lui, paix et bénédiction de Dieu sur lui, qui disait : « Il y a certes dans le corps un organe, s’il est bon, tout le corps le sera, et s’il est corrompu, tout le corps le sera : il s’agit du cœur ».
Aussi, leur apprenait-il, paix et bénédiction de Dieu sur lui, que l’endroit que Dieu regarde en Ses Serviteurs c’est le cœur : « Dieu ne regarde pas vos corps, ni vos formes, mais Il regarde vos cours ».
Dès lors que la droiture de l’homme est liée à celle de son coeur, qui est la source dont émane les oeuvres apparentes, il convient qu’il oeuvre pour le réformer, le purifier des attributs vils que Dieu nous a interdits et y loger les nobles caractères que Dieu nous a ordonnés. A ce moment, le cœur sera sain et bon et son détenteur sera du nombre des victorieux et sauvés : « le jour où ni les biens, ni les enfants ne seront d’aucune utilité* sauf à celui qui vient à Allah avec un cœur sain. »

Chaque être humain est victime d’une maladie bien spécifique, son ego. Le cheminement dans la voie spirituelle ramène l’homme à sa vraie nature, il cesse d’être l’esclave de l’ego pour devenir le serviteur de Dieu. La complexité du combat contre le nafs est due à deux choses : « D’une part, il est un ennemi intérieur et caché, et d’autre part, il est aimé et côtoyé. Or l’homme est aveugle aux défauts de ce qu’il aime. » Le Diable est toujours en train de tirer les gens vers le mal sous la forme du bien.

Devenir un disciple du soufisme, c’est donc pour tout être humain engager le grand combat contre les passions de l’âme, pour unifier les différentes tendances qui la gouvernent, simplifier l’être en le concentrant, en le ramenant au centre de lui-même car « ne se souvient pas de Dieu, qui n’oublie pas son âme » disent les soufis. Tout le cheminement va consister à cesser d’être l’esclave de l’ego pour devenir le serviteur de Dieu. Pour Zakariyyâ AI-Ansâri : « Le Tasawwuf est une science qui permet de connaître les états de purification des âmes, le raffinement des caractères et l’anoblissement de l’apparence et du for intérieur, afin d’atteindre le bonheur éternel. »


 

Faïza N.
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