Aslim Taslam

Analyses

  N°82 Décembre 2009

 

Le sacrifice de l’Aïd el Kébir, un acte spirituel et social de grande valeur

 

 

Chaque acte d’adoration, en islam, possède deux aspects indissociables. Le premier, spirituel, contribue à affermir le croyant dans sa relation à Allah l’Exalté et le second, social, permet de concrétiser l’unité des croyants à laquelle aspirent les musulmans. On retrouve ainsi ces deux aspects aussi bien dans l’accomplissement de l’office quotidien (aç-çalâh) en groupe, que dans la pratique du jeûne (aç-çiyâm) ou encore de l’aumône (aç-çadaqah). Il en va même pour le sacrifice de l’Aïd el Kébir, qui représente la Grande Fête des musulmans, point culminant du pèlerinage à la Mecque. Il s’agit d’une tradition par laquelle ils commémorent le geste noble de leur ancêtre, le Prophète Abraham, que la paix soit sur lui. Cette fête consiste tout d’abord dans l’accomplissant tôt le matin et en très grand nombre d’une prière spécifique accompagnée d’une exhortation, puis de l’égorgement d’une bête suivie de festivités où parents, voisins et amis se retrouvent dans la joie. Histoire, spiritualité et sociabilité sont donc au rendez-vous de ce grand moment du calendrier musulman. A ce sujet, il ne faut pas oublier que notre noble Prophète, paix sur lui, s’appuya sur les pratiques festives comme les mariages, les fêtes de circoncision, etc. et bien entendu sur l’Aïd pour inciter les gens aisés à aider les pauvres et les démunis. Il existe à ce sujets des paroles très explicites de notre noble Prophète, paix sur lui, citons-en trois.

Les imams al Boukhârî et Mouslim rapportent par exemple, d’après Salamah ibn al Akwa’, que notre noble Prophète, paix sur lui, dit « Celui d’entre vous qui immole une bête pour la fête du sacrifice, qu’il n’en conserve aucune viande chez lui au-delà de trois jours. » Lorsque vint l’année suivante, les gens s’interrogèrent « Oh, Messager de Dieu, devons procéder comme nous l’avons fait l’an dernier ? » Celui-ci leur répondit « Mangez, distribuez et conservez-en. L’an dernier les gens étaient dans l’indigence, et j’ai voulu que vous les soulagiez. »

L’imam Mouslim rapporte, d’après al Bouraïdah, que notre noble Prophète, paix sur lui, dit « Je vous avais interdit de consommer ou de conserver la viande de la bête immolée au-delà de trois jours, afin que les gens aisés en fassent bénéficier aux indigents. Maintenant, vous pouvez en consommer à loisir, en distribuer et en conserver. »

L’imam Mâlik rapporte, d’après le célèbre tâbi’î ‘Atâ’ ibn Yasâr, les propos suivants « Je demandais à Abou Ayyoub al Ançârî quel type de bête on égorgeait à l’époque du Messager de Dieu, paix sur lui. Il me répondit « A cette époque, un individu se contentait d’égorger un mouton pour lui-même et pour l’ensemble de sa famille. Ils en mangeaient et en distribuaient. C’était ainsi jusqu’à ce que les gens exagèrent et que les choses soient comme tu le vois maintenant. »

Ces trois paroles nous incitent à bien réfléchir sur les significations des actes d’adoration que nous accomplissons. Qu’exige de nous Allah le Tout Puissant par ce sacrifice de l’Aïd el Kébir ? Une commémoration, très certainement, afin que l’histoire des Prophètes ne tombe pas dans l’oubli. Une revivification, bien sûr, de notre relation au Créateur par la célébration de la prière et le geste du sacrifice. De la joie, certes, et de la bonne humeur pour que l’amour fraternel garde son intensité... Mais également, et peut-être avant tout, une réflexion sur le sens de notre existence et sur la nécessaire solidarité qui confère à l’humanité toute sa spécificité et sa noblesse. A l’époque de la prophétie, cela était réalisé entre autres par le fait de ne pas exagérer dans le choix de la bête à immoler, par l’interdiction du stockage excessif de la nourriture dans les périodes de disette, par l’incitation à se rapprocher de son voisin et des gens nécessiteux. Aujourd’hui, les temps ont changé... Dans les pays industrialisés, nous mangeons plus qu’à satiété, le combat contre la surcharge pondérale est considéré comme un véritable problème de santé publique, la viande est une denrée consommée quotidiennement par la quasi-totalité des gens. Dans une telle situation, il est urgent de reconsidérer la pratique du sacrifice de l’Aïd el Kébir à la lumière des dispositions édictées par nos pieux prédécesseurs. Imaginons une famille où les enfants, adultes et mariés, décident chacun d’égorger en son nom un animal le jour du sacrifice. Ils mangeront, invoqueront Dieu, feront la fête et... se contenteront peut-être de donner une part de leur bête à un voisin ou un ami ayant lui-même égorgé un animal. Nous entrons là dans un échange alimentaire qui ne remplit absolument pas la fonction sociale du sacrifice. Imaginons maintenant cette même famille, où les enfants décident de se retrouver le jour de l’Aïd el Kébir pour immoler une seule bête. Soucieux de secourir les pauvres, les indigents, les orphelins, les victimes de situations politiques, économiques et sociales désastreuses qui se comptent aujourd’hui par centaines de millions, ils ont décidé d’envoyer la somme correspondant à toutes les autres bêtes au profit d’une association caritative qui œuvre auprès des pauvres et des indigents. Ce sont alors plusieurs dizaines de milliers de familles qui recevront joie et bonheur grâce à l’effort de leurs coreligionnaires, ces « voisins planétaires » qui, tout en se trouvant parfois à plusieurs milliers de kilomètres, n’oublient pas qu’on ne peut fermer les yeux sur la réalité bien triste d’une part croissante de l’humanité.


 

Omero M.

 

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